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Pourquoi il faut en finir avec la «littérature romande»

Les politiques culturelles de la Suisse francophone devraient laisser tomber Ramuz et ce vieux concept de «littérature romande» et mettre davantage l’accent sur des auteurs suisses d’expression française, estime Sergio Belluz, auteur de «CH. La Suisse en kit (Suissidez-vous!)», Ed. Xenia, 2012 et de «Fables» (à paraître)

Y a-t-il une vie littéraire romande après Ramuz?

Au Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne, on est très vigilant quant à la certification romande – c’est-à-dire ramuzienne, c’est une AOC – de la littérature produite dans la région: le centre a longtemps été dirigé par Mme Jakubec, dont un récent hommage paru dans le magazine Uniscope évoque la carrière qui, de 1981 à 2003, lui a permis de «partir sans se lasser à la découverte de l’insolite et de la diversité dans un périmètre proche qui n’empêche pas la distance critique» et dont les mauvaises langues disaient que son critère premier pour juger de la qualité littéraire et romande d’un texte était surtout la manière dont l’auteur(e) maîtrisait la description du géranium en pot.

Et quand il s’agit de culture romande, donc de Ramuz, on ne lésine ni au Centre de recherches sur les lettres romandes, qui, il y a peu, avait budgété une édition complète de Ramuz à hauteur de 4,2 millions de francs, ni au Grand Conseil vaudois qui n’avait pas hésité à accorder 1 155 000 francs pour une publication en Pléiade, dans l’illusion d’une consécration suprême de la littérature romande.

On aurait tout aussi bien pu refiler l’argent directement à la Fondation Ramuz dont les présidents successifs dirigent aussi le Centre de recherches sur les lettres romandes, mais enfin le résultat est là: sur la page web de la Pléiade, en cherchant par nationalité d’auteur – pas d’entrée «Romandie» ni «Vaud (Pays de)» –, on tombe sur LA page suisse et ses quatre volumes: le Jaccottet (février 2014) et les trois volumes de romans de Ramuz (2005), le reste a paru ailleurs, faute d’accord avec les héritiers. Keller? Frisch? Dürrenmatt? Inconnus au bataillon, aucun canton suisse allemand n’a jugé bon de miser des millions sur eux. Quant aux autres Suisses romands pléiadés (Rousseau, Constant, Mme de Staël…), ils y sont en se faisant habilement passer pour des Français.

Et l’argent pour les auteur(e)s post-Ramuz, alors? Au Département culture du canton de Vaud, par exemple, on étudie avec minutie l’octroi de subventions de l’ordre de 2000 francs à titre d’aide à l’édition d’un ouvrage et on trie sur le volet le/la candidat(e) à l’unique bourse annuelle de 10 000 francs à titre d’aide à la création. Cherchez l’erreur.

Les politiques culturelles des cantons francophones sont bloquées sur Ramuz, mort il y a près de septante ans, et sur ce concept de «littérature romande» né il y a plus d’un siècle pour se démarquer de la France et afficher une identité latine face à la Suisse allemande. On peut se poser la question: le moment ne serait-il pas venu d’enfin laisser tomber Ramuz et le Romandisme et de mettre l’accent sur la promotion des auteur(e)s suisses d’expression française? Parle-t-on de peinture romande pour Auberjonois? de cinéma romand pour Goretta? de musique romande pour Binet? Rousseau, Mme de Staël, Albert Cohen ou Nicolas Bouvier sont-ils des écrivains romands? C’est quoi, un écrivain romand?

Ce qualificatif de «romand» – le mot même est artificiel puisque, par parallélisme avec «suisse allemand», on avait rajouté un «d» final au terme «roman» utilisé dans une certaine terminologie historico-géographique jusqu’à la moitié du XIXe –, n’est-il pas devenu obsolète et stigmatisant? N’est-il pas confondu, hors de Suisse, avec un qualificatif régional de type «littérature provençale» qui range ses auteurs dans une catégorie terroir dont ils n’arrivent pas à se défaire? N’est-il pas une des raisons pour lesquelles la littérature suisse d’expression française a de la peine à s’exporter?

Notons aussi, en passant, que fédéralisme oblige et toutes régions linguistiques confondues, il n’existe à ce jour – tant du côté des cantons ou des villes que de l’Office fédéral de la culture et de Pro Helvetia – aucune politique cohérente de promotion des auteur(e)s suisses chez eux ou à l’étranger, et aucune politique de traduction entre langues nationales, ni vers d’autres langues, malgré les velléités cosmétiques de Pro Helvetia via des programmes d’aide financière à la traduction comme Moving Words (en anglais dans le texte).

Kafka est défini comme «auteur pragois de langue allemande», Julien Green comme «écrivain américain de langue française», Samuel Beckett comme «auteur irlandais d’expression française et anglaise». Dans un monde connecté où les frontières s’estompent, n’est-il pas contradictoire de se réclamer d’une identité qui ne se définit que par un espace géographique, et de se plaindre en parallèle d’une discrimination culturelle et exiger à grands cris une reconnaissance nationale et internationale? Et si on mettait tout l’argent sur la promotion énergique des auteur(e)s suisses d’expression allemande, française, italienne et romanche, c’est-à-dire de la littérature suisse tout court?

«Besoin de grandeur», écrivait Ramuz…

Sergio Belluz est l’auteur de «CH. La Suisse en kit (Suissidez-vous!)», Ed. Xenia, 2012 et de «Fables» (à paraître). Il a été interprète-traducteur, professeur, documentaliste et journaliste

Rousseau, Mme de Staël, Albert Cohen ou Nicolas Bouvier sont-ils des écrivains romands? C’est quoi, un écrivain romand?

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