Fondé sur des chaires professorales, le système académique suisse se caractérise de longue date par l’extraordinaire précarité de 80% de son personnel scientifique, soit environ 40 000 personnes qui composent le «corps intermédiaire», engagées sur des contrats de durée déterminée, le plus souvent sans possibilité d’envisager une carrière universitaire sur le long terme. Cette politique du personnel compromet gravement la qualité de la recherche menée dans les hautes écoles, comme l’a souligné récemment l’OCDE dans un rapport dénonçant l’accroissement d’un véritable «précariat de la recherche». Nous, professeur-e-s, subissons aussi les effets délétères de cette situation.

En finir avec une vision à court terme

Au niveau de la production et de la transmission des savoirs, la principale conséquence de la précarité du corps intermédiaire réside dans l’instabilité chronique de nos équipes de recherche, inévitablement soumises à un turn-over très élevé. Alors que nous devrions être en mesure d’inscrire nos activités scientifiques dans la durée, nous sommes confrontés à une situation conduisant la majeure partie des doctorant-e-s que nous formons à renoncer à une carrière académique, faute de perspectives, hormis celle de «survivre» durant de nombreuses années dans ce système, d’un contrat à l’autre, sans réelle possibilité de se projeter dans l’avenir. Les pertes sont nombreuses, en premier lieu pour ces jeunes universitaires, sommés en quelque sorte de se reconvertir tôt ou tard sans toujours pouvoir valoriser leur expérience professionnelle.

Nous n’avons d’autre possibilité que de recruter des personnes vouées aux incertitudes de cette précarité institutionnalisée

Cette situation affecte également le corps professoral. L’encadrement d’une thèse de doctorat implique un investissement considérable, aussi bien pour les professeur-e-s que pour l’institution qui en assure le financement. Or, la précarité des statuts académiques du corps intermédiaire fait obstacle à la pérennité des structures de recherche que nous devons fréquemment renouveler, sans savoir si les personnes seront en mesure d’exercer durablement le métier d’enseignant-chercheur. La compétition entretenue par le Fonds national (FNS) dans la mise au concours des projets de recherche accroît ce gâchis, au détriment de la continuité nécessaire à l’enseignement et à la recherche.

Devant solliciter régulièrement des financements «externes», nous n’avons d’autre possibilité que de recruter des personnes vouées aux incertitudes de cette précarité institutionnalisée par la limitation dans le temps de chaque projet. Et cette logique s’exprime jusque dans les postes dits de «relève», également précaires, sur lesquels ces mêmes personnes peuvent se porter candidates en soumettant leurs propres projets de recherche, souvent élaborés sur leur temps personnel et non rémunéré.

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En finir avec un système injuste

Nous sommes convaincus que les conditions actuelles ne sont soutenables ni pour les enseignant-e-s-chercheur-se-s ni pour les hautes écoles dans leur ensemble. Pourtant, elles sont défendues pour des raisons peu convaincantes par les autorités universitaires (Swissuniversities et le FNS), qui ne cessent de répéter que la flexibilité et la compétition favorisent l’innovation et donc l’excellence de la recherche scientifique. En réalité, c’est de précarité qu’il est question ici, qui impose aux membres du corps intermédiaire la succession aléatoire de contrats, souvent de courte durée, sur des projets de recherche distincts les uns des autres. Il faut donc beaucoup d’imagination pour y voir des bénéfices, alors que cette politique gaspille les ressources, épuise les individus et décourage les vocations. Les effets de ce système injuste affectent tout particulièrement les carrières féminines dans toutes les disciplines, les femmes occupant un poste de rang professoral ou stable y étant notoirement sous-représentées.

D’une manière générale, en exerçant une pression constante, cette instabilité de l’emploi affaiblit la qualité de la recherche, de l’enseignement et des publications scientifiques. Ces problèmes sont pourtant connus depuis longtemps. En 2013, par exemple, le Conseil suisse de la science et de la technologie (CSST) relevait l’impérieuse nécessité de promouvoir la relève scientifique et recommandait aux universités de créer un nombre accru de postes académiques à durée indéterminée (MER, senior scientist). Plus récemment, dans une importante étude parfaitement documentée (Next Generation, 2018), l’Académie des sciences humaines et sociales (ASSH) déplorait également la précarité de scientifiques hautement qualifiés, âgés de 35 à 45 ans, et préconisait une diversification des carrières académiques par un élargissement et une clarification des parcours conduisant à des emplois stables.

Lancement d’une pétition

Si les instruments d’encouragement de la relève proposés par le FNS demeurent insuffisants, se pose surtout la question du financement de base et du développement structurel des hautes écoles. Il est temps d’ouvrir le débat pour éviter le risque de voir chuter la qualité de nos hautes écoles. Les associations du corps intermédiaire ont lancé une pétition nationale qui sera déposée le 8 octobre prochain à la Chancellerie fédérale. Cette pétition demande la création d’un nombre conséquent de postes stables pour le corps intermédiaire en Suisse. Elle a récolté plus de 8000 signatures, dont de très nombreux membres du corps professoral

Nous, professeur-e-s signataires de cette tribune, soutenons pleinement cette démarche et en appelons à ce qu’elle soit entendue par les principales instances politiques et scientifiques de ce pays. L’engagement de scientifiques de haut niveau sur des postes à durée indéterminée renforcerait la dimension collective inhérente à la recherche et favoriserait l’intégration du corps intermédiaire dans les hautes écoles en l’impliquant durablement dans les activités d’enseignement et de recherche. Il est grand temps de trouver des solutions constructives pour arrêter le gaspillage des ressources les plus précieuses de nos institutions. Les propositions que les associations du corps intermédiaire formulent aujourd’hui vont clairement dans cette direction.


Bernard Voutat (Université de Lausanne) et les signataires qui suivent, professeur-e-s des hautes écoles:

Sébastien Chauvin (Unil), Eléonore Lépinard (Unil), Claire Brisset (Unige), Michelle Cottier (Unige), Nicolas Zufferey (Unige), Korine Amacher (Unige), Julie Billaud (IHEID), Nathalie Vuillemin (Unine), Marc-Antoine Kaeser (Unine), François Gauthier (Unifr), Indira Ghose (Unifr), Matthieu Leimgruber (UNIZH), Sebastian Scholz (UNIZH), Katharina Maag Merki (UNIZH), Philipp Schweighauser (Unibas), Franziska Gygax (Unibas), Alan Robinson (UNISG), J. Jesse Ramirez (UNISG), Sonja Hildebrand (Usi), Christian Gerlach (Unibe), Anne Lavanchy (HESGE), Laurence Bachmann (HESG), Alida Gulfi (HESFR), Maël Dif-Pradalier (HESFR), Séverine Rey (HESAV), Philippe Longchamp (HESAV), Isabelle Probst (HESAV), Nadia Lamamra (IFFP).

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