Comme inspecteur à la police judiciaire, la simple idée de dépénaliser la plus petite des drogues me fait dresser les poils. Un postulat déposé au Conseil communal de Lausanne et cosigné par plusieurs partis fait suite au constat d’un conseiller d’un double échec de la politique de prohibition des drogues, sur le plan légal, et de la politique de répression qui en découle, sur le plan policier et judiciaire.

Le marché de la drogue se développe et prospère en effet, en dépit des efforts déployés pour le combattre. Ce conseiller considère qu’en parallèle au renforcement de la visibilité et de l’action des forces de l’ordre, il s’agirait de formuler des propositions visant à sortir du marché noir une substance actuellement considérée comme une drogue, le cannabis.

Un projet qui se heurte aux limites du droit actuel

Ce conseiller connaît les limites des compétences communales et souhaiterait uniquement que Lausanne rejoigne un mouvement plus large qui vise à fédérer les centres urbains (Genève, mais aussi Bâle, Berne, Zurich ou encore Winterthour) en vue de mener une étude sur la consommation de cannabis. Mais la compatibilité d’une expérimentation de tolérance de la consommation récréative de cannabis a été jugée, par un avis de droit, impossible sous le régime de l’actuelle Loi sur les stupéfiants (LStup).

En accédant à une telle étude, je me demande quelle vision nous voulons donner à la jeunesse, aux futurs jeunes, consistant à pouvoir tester, en étant majeur, ce genre de stupéfiant. Il est inadmissible de vouloir légaliser ce type de produit, même avec des «social clubs». En effet, lorsque vous commencez, c’est la porte ouverte à tout par la suite.

Premiers bilans de la légalisation à l’étranger très contrastés

Des expériences ont été tentées, plus ou moins récemment, dans d’autres pays ou régions. Elles ont abouti à des résultats divers. Ainsi, la tolérance espagnole pour la culture aux fins de consommation personnelle n’empêche pas des opérations de fermeture de lieux qui font commerce du cannabis, cultivé sous couvert de cette tolérance. Dans l’Etat américain du Colorado, les premiers bilans de la légalisation sont contrastés.

Certains appellent de leurs vœux la fin de l’hypocrisie en matière de drogues. Mettre fin à l’hypocrisie, c’est d’abord mettre fin à l’aveuglement sur la réalité de la consommation de drogues, certes, c’est faire tomber les clichés sur les consommateurs et adopter un regard factuel sur les risques sanitaires et les problèmes engendrés par la répression elle-même – mais est-ce réalisable?

Il faut refuser toute tentative de dépénalisation

Une libéralisation ou une réglementation du marché du cannabis permettrait-elle d’en réduire les abus? Ceux qui connaissent le marché suisse du médicament, un marché réglementé de manière très cohérente, composé de nombreux professionnels prudents et formés pour administrer ou prescrire des médicaments, savent que nous avons des abus massifs malgré cette réglementation.

Si j’envisage une réglementation semblable aux médicaments, par exemple pour le cannabis, je dois quand même reconnaître que, dans l’état actuel, rien ne me permettra de vérifier ou de contrôler le dosage des substances qui s’y trouvent, parce que les procédures ne sont pas établies aujourd’hui. Et si on devait établir de telles procédures, ce ne serait plus du cannabis comme vous le connaissez: il se présenterait sous forme de pilules et, très probablement, on en synthétiserait les composants; cela ne s’appellera peut-être pas E-421 ou E-532, mais peut-être E-87 ou E-792.

Nous avons une loi fédérale interdisant la vente de ce produit; c’est un stupéfiant interdit à la vente. Au stade actuel, il faut en rester là et refuser toute tentative de dépénalisation.

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