Avec le pouvoir, on croit pouvoir faire dire aux mots ce que l’on veut. Ainsi, le président de l’UDC Toni Brunner, s’adressant aux délégués de son parti, à Villeneuve, samedi dernier. Selon le leader saint-gallois, avec 4544 demandes d’asile enregistrées durant le mois de septembre, la Suisse accomplirait, proportionnellement, un effort bien plus important que l’Allemagne qui, avec dix fois plus d’habitants, en aurait recensé 43 071.

Les statistiques sont exactes. Ce que Toni Brunner omet de dire, c’est que durant le même mois l’Allemagne a accueilli 280 000 migrants que, faute de moyens administratifs suffisants, elle n’a pas pu encore enregistrer. Dans le même temps, l’Autriche, avec une population identique à la Suisse, compte jusqu’à 500 demandes par jour.

Sans friser l’indécence, peut-on parler d’invasion, d’une Suisse proche de la submersion, menacée d’une déstabilisation de sa société?  Dans «De l’autre côté du miroir», Humpty Dumpty dit à Alice avec mépris: «Lorsque j'utilise un mot, il signifie exactement ce que je choisis qu'il signifie — ni plus, ni moins. La question est de savoir qui est le maître, et rien d'autre».

N’en déplaise au jovial Toni Brunner, le maître, ce n’est ni le parti vainqueur des élections, ni le monde politique et encore moins les autorités fédérales. Le maître, ce sont toujours et encore les événements. Rien qu’en octobre 218 000 réfugiés ont traversé la Méditerranée. Pour moitié des Syriens, pour l’essentiel des Irakiens ou des Afghans fuyant Bachar al-Assad, l’Etat islamique ou les talibans. Selon l’Union européenne, notre continent doit s’attendre à trois millions de réfugiés d’ici 2017.

Que faire? Les rejeter  à la mer? Toni Brunner n’a pas répondu à cette question du Temps. Il exige toujours un moratoire sur l’asile et le contrôle des frontières. Angela Merkel, elle, a fait part de ses craintes, cette semaine: «Si l’Allemagne érige elle aussi une barrière, il y aura des troubles.» Une réaction en chaîne jusque dans les Balkans. Or, a ajouté la chancelière, «je ne veux pas que de nouveaux affrontements armés en découlent là-bas». C’est une autre façon d’assumer les responsabilités du pouvoir à laquelle l’UDC n’est pas habituée.

Plutôt que de nous agiter, ayons l’humilité d’accepter un fait inattaquable: l’histoire de l'humanité est celle des migrations. Des  Walser, qui ont colonisé nos vallées alpines, aux travailleurs italiens, portugais ou espagnols, en passant par les Valaisans partis en Argentine, des Grisons en poste jusqu’à Moscou ou des Fribourgeois exilés au Brésil, tout le passé de la Suisse se conjugue avec le franchissement des frontières.

Il faut relire les dernières pages de «Migrations»*, le grand roman de Milos Tsernianski, l’épopée du peuple serbe en route vers la Russie à la fin du XVIIIe siècle. Le  chant universel des identités perdues et des paradis inatteignables, le lien rompu entre les morts et les vivants. «Ils partirent, derrière eux ne resta rien, rien». Juste la nostalgie des acacias.

«Qui pourra compter les oiseaux migrateurs ou les rayons que le soleil déplace d’Est en Ouest, du Nord au Sud? Qui pourra prédire quels seront dans cent ans les peuples qui migreront et où ils migreront, comme a migré la nation serbe?  Il y a eu et il aura éternellement des migrations comme il y aura toujours des naissances pour continuer la vie. Les migrations existent. La mort n’existe pas.» L’écrivain serbe avait commencé l’écriture de ce chef-d’œuvre en 1929. Comme s’il l’avait écrit pour aujourd’hui.

* Milos Tsernianski, «Migrations», Editions Julliard et L'Age d'Homme, 1986, 850 p.

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