La suspension, ou pire, le retrait pur et simple du projet de directive européenne sur les services Bolkestein, du nom de l'ancien commissaire européen, serait grave. Cette directive, voulue par les pères du Marché unique, est un pilier essentiel d'un marché européen ouvert à la concurrence. Il est d'autant plus important que la part des services représente aujourd'hui les deux tiers de la richesse créée en Europe. Son principe cardinal? Tout producteur de services est soumis aux règles sociales et administratives de son pays d'origine. Ainsi un architecte vivant à Bruxelles ou à Londres doit pouvoir travailler librement en Espagne, de même qu'un notaire allemand doit pouvoir réaliser une transaction immobilière aussi bien à Paris qu'à Vilnius. Ce principe, avalisé en toute connaissance par le Conseil de l'Union européenne en 2000 – y compris par la France qui mène la rébellion – est aujourd'hui remis en cause. Ses détracteurs dénoncent l'ouverture assurée au dumping salarial et le démantèlement programmé des systèmes sociaux. A les entendre, un tel acte politique accélérerait encore le phénomène des délocalisations vers les pays à bas salaires. Présenté ainsi, on comprend que les gouvernements, confrontés au débat sur la ratification de la Constitution européenne, se rebiffent ou cherchent à gagner du temps. Leurs craintes sont en partie légitimes. La libre concurrence fait peur, déstabilise psychologiquement des pans entiers de la société, même si, dans les faits, l'invasion des travailleurs à bas salaires ne s'est jamais produite. Mais, en économie, chacun sait que la perception est parfois plus importante que les faits.

En réalité, ces peurs sont exagérées ou tout simplement fausses. La directive Bolkestein déclare expressément que le prestataire de services ne pourra être payé aux conditions d'origine que s'il exécute son travail à distance via la poste, le téléphone ou Internet, donc sans bouger! S'il se déplace, même temporairement dans le pays d'accueil, il sera soumis aux règles sur les travailleurs détachés «qui veulent qu'il soit rémunéré aux conditions du pays d'accueil», dixit Patrick Ollier, président de la Commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale française. On est donc très loin de l'entrée du loup dans la bergerie.

Face au tollé, la Commission va sans aucun doute effectuer un mouvement de recul et accepter des amendements. Mais il serait grave qu'elle cède sur le fond. Si tel devait être le cas, les ouvriers allemands seraient en droit d'exiger l'arrêt des importations de voitures produites en Pologne en arguant qu'elles ont été fabriquées dans un pays aux normes sociales médiocres. Ce serait la mort d'un système économique fondé sur la libre concurrence. Selon la jolie formule de l'économiste Pascal Salin, «Il faut sauver le soldat Bolkestein».

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