Il était une fois

«Il faut un paradis à la Russie»

Le khanat de Crimée est né en 1441 d’une rupture avec la Horde d’or. Un Gengiskhanide, (descendant de Gengis Khan), Haci Giray, a été proclamé khan par les Tatars de Crimée et des rives nord de la mer Noire. Ses successeurs ont établi leur capitale à Bakhtchyssaraï, près de Sébastopol. Devenu suzerain de l’empire ottoman, le khanat de Crimée contrôle la mer Noire. A son apogée, au XVI siècle, il est l’un des Etats les plus puissants d’Europe orientale, s’étendant de Transylvanie à Kazan et, en profondeur, jusqu’à mi-chemin de Moscou. Mais des querelles successorales l’affaiblissent, attisant les convoitises russes. A la septième guerre entre la Russie et l’Empire ottoman, (1768-1774) Catherine II arrache à la Sublime Porte l’indépendance du khanat de Crimée – en réalité, sa soumission à la Russie. Il ne reste plus qu’à l’annexer. Ce sera la tâche de Grigori Potemkine (1739-1791), le conseiller de l’impératrice, son soldat et par ailleurs amant. Elle est accomplie en neuf ans.

Sagin Giray, le premier khan élu de la Crimée indépendante, en 1777, est un favori de la Russie. Il a été éduqué à Venise, il est à demi-occidentalisé. Sa proximité avec la cour de Saint-Pétersbourg lui assure le soutien des populations chrétiennes du khanat, marchands grecs, arméniens ou géorgiens. Comme descendant de Gengis Khan, il a aussi l’appui des nomades des steppes, hostiles depuis toujours à la dépendance ottomane. Mais Sagin Giray n’est pas acceptable pour la Porte, qui encourage les Tatars à se soulever contre «l’infidèle» et envoie une flotte en Crimée, avec un khan de remplacement. Sagin Giray s’enfuit en Russie. En 1778, Potemkine favorise son retour, qui se solde par l’horrible massacre des rebelles tatars. Une guérilla religieuse s’ensuit: les Tatars, excités par les mollahs turcs et provoqués par les spadassins du khan, se retournent contre les chrétiens. En 1779, la Russie organise l’exode de 31 000 d’entre eux, sous la supervision du général Alexandre Souvorov.

Le départ de milliers d’agriculteurs et de marchands chrétiens déstabilise l’économie du khanat, obligé de se tourner davantage vers la Russie. Sagin Giray n’a plus les moyens de ses ambitions. En 1782, ses frères se soulèvent. Il s’enfuit à nouveau, implorant l’aide russe. Potemkine accourt de Saint-Pétersbourg, fait occuper la Crimée et remet provisoirement Sagin Giray sur son trône. Il s’agit maintenant pour lui de convaincre le khan d’abdiquer, puis d’annexer la Crimée sans provoquer le refus des monarchies européennes, que redoute Catherine, ni une guerre avec les Ottomans.

Pour obtenir l’accord de l’impératrice, Potemkine lui décrit la Crimée tatare comme une «verrue sur son nez». Mieux vaut l’enlever. Il prend l’exemple de la France, «qui a pris la Corse», de l’Autriche «qui a pris plus que nous en Moldavie et sans guerre». «Il n’y a pas de pouvoir en Europe qui ne se soit taillé une part de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique», lui dit-il. Il l’enjoint donc de s’offrir la Crimée pour sa «gloire immortelle» et «l’achèvement de la domination de la mer Noire. Il faut un paradis à la Russie.»* Gagnée, Catherine lui donne l’ordre «le plus secret» d’annexer la Crimée.

Potemkine s’active pendant que la France et l’Angleterre sont encore occupées à leurs querelles américaines. Il prépare des plans militaires pour se protéger de la Suède et de la Prusse, au cas où celles-ci s’allieraient aux Ottomans. Il anticipe le siège d’Ochakov, la forteresse ottomane du delta du Dniepr.

Le 17 avril 1783, Potemkine reçoit l’abdication de Sagin Giray, en échange d’une forte pension et de la promesse d’un autre trône. Il invite les Tatars nomades pro-russes à faire allégeance. Dans une mémorable cérémonie, leurs mollahs en tête, ceux-ci jurent sur le Coran leur fidélité à l’impératrice. Le témoignage dont Potemkine a besoin pour prouver aux puissances européennes que l’annexion est en accord avec le peuple. Pendant ce temps-là, les paysans tatars s’exilent en masse vers l’Empire ottoman, quand ils n’y sont pas forcés.

Les Turcs sont humiliés, la Crimée est le premier territoire musulman conquis par une puissance chrétienne. Sans alliés à l’ouest, ils ne peuvent s’y opposer. Mais quatre ans plus tard, à la suite de provocations russes, le parti de la guerre l’emporte à Constantinople et ouvre les hostilités, avec l’espoir d’un soutien de la Prusse. Celui-ci ne se matérialise pas. Les Ottomans restent seuls. Ils perdent Ochakov et, en 1792, ils sont contraints de reconnaître l’annexion de la Crimée. Mais ne l’acceptent pas. Ils ne l’accepteront jamais.

Pour Catherine et Potemkine, la péninsule est davantage qu’une position stratégique: une place sacrée, la Tauride de l’ancienne Grèce. Dans la chronique russe, c’est à Chersonesos, l’antique cité grecque située près de l’actuelle Sébastopol, qu’en 988 aurait été baptisé Vladimir, le prince qui a christianisé l’espace des «Rus de Kiev» (dont Ukrainiens et Russes se disputent aujourd’hui la filiation). Potemkine a poursuivi le rêve des tsars de prendre Constantinople et d’y restaurer l’Empire byzantin. Le second héritier du trône a été nommé Constantin. Il a été éduqué par une nurse grecque du nom d’Hélène, et Potemkine lui-même a initié l’enfant à la culture et à la théologie grecques. Catherine a donné à un patriarche orthodoxe la mission de découvrir le lien entre les anciens Scythes et les Gréco-Slaves. La recherche n’a pas abouti. Constantin n’a jamais régné à Constantinople. Mais le projet grec de Potemkine s’est poursuivi. Le panslavisme, ou «défense des populations russophones», boit toujours aux sources sacrées de la légende des Scythes.

* La Grande Catherine & Potemkine. Une histoire d’amour impériale, Simon Sebag Montefiore, Calmann-Lévy, 2013