La dernière production de Christopher Nolan n’est rien d’autre qu’un chef-d’œuvre accouché par l’époque. Rien n’est simple dans le film du génial réalisateur, formidable condensé de philosophie. Tentons de résumer Tenet en sachant d’entrée de jeu que nous n’y parviendrons pas. Un agent secret doit tout faire pour empêcher le chaos en composant avec une technique qui permet de renverser le temps. Bon, ainsi énoncé, cela paraît presque simple. Mais plusieurs fois dans le film, vous verrez des personnages intervenir ensemble mais en provenance de temps relatifs différents. Et d’autres en train de quitter l’action à rebours. Vous suivez toujours?

La grande question autour du temps est de savoir à quel moment nous serons tous synchronisés. Le temps impose normalement son rythme. Il faut avancer ensemble et avoir le même objectif, si possible dans le futur. Au risque sinon de perdre l’avantage de ce qui a déjà été entrepris. Mais comme Tenet, 2020 a abîmé notre perception des semaines, des mois et même des années qui passent. A être prisonnier du sablier, ceux qui sont supposés décider en oublient de choisir entre envisager l’avenir et se rassurer en caressant le passé.

Ce n’est pas qu’une histoire de temps, mais aussi d’hommes. A la fin de Tenet, au moment de l’assaut final de la grande forteresse, l’équipe du héros tente de terrasser le big boss. Les films de Nolan s’inspirent fortement de la scénarisation des jeux vidéo où, à chaque grande étape initiatique, il faut tuer l’homme fort, soit le père, en général très fâché.

C’est là où Tenet est génial: il parle de nous qui espérons sortir de cette année maudite par la foi dans l’avenir, la science et les forces du progrès. Des factions semblent vouloir tout faire pour nous faire revenir dans le passé. Elles remettent en cause ce qui fait notre succès comme entreprise humaine, à savoir le bon sens et une organisation basée sur la responsabilité individuelle.

A l’ère des fake news, kompromats et autres complots, voulons-nous vraiment de gourous qui nous incitent à penser autrement, c’est-à-dire comme eux, plutôt que par nous-mêmes? Parfois, nous avons l’impression de vivre, en cette année «covidée», une dystopie sortie d’un scénario de science-fiction. Pourtant, nous ne cessons de croiser des personnages porteurs de valeurs et d’idées issues d’un âge très reculé.

Dans le film, le méchant est Russe, ce n’est pas la partie la plus originale du scénario. Et en même temps, en pleine affaire Navalny, on se dit «pourquoi pas?» Nous sommes aussi dans l’ère du «plus c’est gros, plus ça passe» où la mauvaise foi est devenue un comportement social accepté. Tenet – un palindrome, soit un mot qui se lit dans les deux sens – saisit parfaitement ce trait de l’époque où la vérité vaut autant que la contre-vérité. La fin du film reste ouverte. Quand le temps peut se retourner comme un gant, n’est-il pas susceptible de révéler des surprises?

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