A circonstances exceptionnelles, démarche inédite: cette chronique, j’en suis sûr, attisera la colère d’un lecteur attentif du Temps (merci à lui!), convaincu que mes a priori anti-français polluent ce journal et nuisent à sa crédibilité. Soit. Bernard Duruel, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a plusieurs fois pris la plume la semaine dernière pour me reprocher vertement d’avoir raconté, jeudi 19 mars, le quotidien compliqué de «l’impossible confinement de la capitale» à Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris. Merci vraiment, cher lecteur, et continuez de me critiquer ainsi, car tout correspondant a besoin d’être brocardé et recadré. Croyez bien, surtout, que j’ai lu avec attention vos accusations, inquiet de mal comprendre et de mal relater la France. Seulement voilà: une autre affaire «sensible» est passée par là et elle concerne l’épidémie de coronavirus. Je me devais donc de la traiter.

La pire des fautes

Cette affaire porte un nom: celui du professeur Didier Raoult, infectiologue réputé et directeur de l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille, dont le traitement contre le Covid-19, à base de chloroquine, fait la une de tous les médias, y compris celle du Temps de ce jour. Pas question, pour ma part, de me prononcer sur la vertu de ce médicament, et sur l’utilité, ou non, de l’administrer dès maintenant aux patients infectés venus se faire dépister en masse à son centre marseillais. J’ai en revanche lu beaucoup d’articles sur cet universitaire, récompensé en 2010 par le Grand Prix de l’Inserm, l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale. Je l’ai aussi écouté justifier, à la radio et à la télévision, sa décision de claquer, mardi 24 mars, la porte du Conseil scientifique qui assiste Emmanuel Macron dans cette crise majeure. J’ai enfin interrogé quelques confrères français, spécialistes de la chose médicale, et au moins un ancien ministre, sur le conflit qui a opposé, dans le passé, le professeur Raoult à un autre médecin et scientifique très «cappé», Yves Lévy, ex-patron de l’Inserm jusqu’en 2018 et, à la ville, époux de l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn. Laquelle, après avoir quitté le 17 février le gouvernement pour briguer la mairie de Paris (en troisième position à l’issue du premier tour), s’est permis de qualifier de «mascarade» ces élections municipales…

L’excentrique Didier Raoult paie cher le prix d’avoir commis la pire des fautes dans une France médicale figée à l’image du pays

Or tous les faits recueillis concordent: l’excentrique Didier Raoult, très critiqué pour son ego semble-t-il surdimensionné, paie aujourd’hui cher le prix d’avoir commis la pire des fautes dans une France médicale figée à l’image du pays: celle de rester, lui le «ponte» de la Canebière, en marge du système, voire d’oser l’affronter. Un «système» dominé par quelques grands mandarins de la santé passés maîtres dans l’art de tout verrouiller. Un «système» où Paris regarde la province avec condescendance. Un «système» où l’esprit de caste nivelle, impitoyable, les initiatives originales et disruptives. Un «système» où, comme dans bien d’autres corps de l’Etat républicain, l’esprit de cour l’emporte sur l’esprit de service. Un «système» que, justement, un certain candidat Emmanuel Macron promettait de bousculer s’il accédait à l’Elysée en nommant de nouveaux directeurs d’administration centrale (ce qu’il n’a pas fait). Un «système» incarné par la dérive ploutocratique et lucrative de nombreux énarques et hauts fonctionnaires aujourd’hui au cœur du pouvoir macronien, dénoncée au vitriol par Vincent Jauvert dans Les Voraces (Ed. Robert Laffont). Un «système» que le projet de réforme de l’Ecole nationale d’administration - un rapport vient d’être rendu – promet de bousculer…

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L’infectiologue «sans culotte»

Je ne connais pas Didier Raoult. Mais alors qu’Uderzo, le dessinateur d’Astérix, vient de nous quitter, son caractère de Gaulois chevelu, têtu, fanfaron, mégalomane et opiniâtre dit quand même quelque chose de cette France «en guerre». D’un côté, un médecin-combattant très convaincu de sa valeur, isolé dans son laboratoire de Marseille et persuadé que la liberté de penser et de se battre doit primer sur la prudence d’Etat. De l’autre: un conseil scientifique composé d’experts très reconnus et très compétents, qui resserrent la vis – à juste titre – sur la population française sans exercer, par ailleurs, leur devoir de vérité. Raoult est un infectiologue «sans culotte». Eux sont des mandarins, souvent passés par les cabinets ministériels, et les arcanes du pouvoir médical hexagonal. J’espère de tout cœur avoir tort. Mais s’il y a, comme je le crois, du vrai dans ce combat-là, cher monsieur Duruel, la France de l’après Covid-19 ferait quand même bien d’en tirer quelques leçons.


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