Ces deux questions perçues comme des questions russes éternelles tournent dans ma tête depuis le 24 février 2022, le jour où la Russie, mon pays d’origine, a déclenché la guerre contre l’Ukraine, pays d’origine de trois sur quatre de mes grands-parents. La première a été posée en 1846 par Alexandre Herzen, bien connu en Suisse où il a vécu et obtenu la citoyenneté. La deuxième date de 1863. Elle est posée par Nikolaï Tchernychevski dans un roman du même nom publié alors qu’il était emprisonné à la forteresse Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg. Ces deux questions surgissent à chaque fois que la Russie traverse une période trouble. C’est-à-dire tout le temps. Ou presque.

Vu mes origines, il était peu probable que je sentirais un jour la moindre compassion envers les Allemands. Et pourtant, voici plus de quarante jours que je pense à eux. Pas à tous, évidemment, mais à ceux qui, dans les années 1930 et pendant la Deuxième Guerre mondiale, étaient contre Hitler et ses idées. Je pense à la solitude qu’ils ont dû ressentir, à leur profond désespoir, à leur sentiment d’exclusion et d’injustice du fait d’être mélangés avec «les autres». Les autres qui représentaient, nous le savons maintenant, la majorité. Je pense à leurs efforts désespérés de réconcilier l’amour pour leur pays, la fierté de leur immense culture avec la réalité bouleversante et désastreuse. Ennemis chez les ennemis comme chez les siens.

C’est ce que ressentent aujourd’hui mes amis coincés en Russie et ceux qui se trouvent à l’étranger, tous ceux qui ont pris une position claire contre la guerre, tous ceux qui manifestent contre la guerre en Ukraine avec les Ukrainiens pour qu’elle s’arrête, qui envoient une aide humanitaire et accueillent les réfugiés dans leurs maisons. C’est ce que je ressens moi-même quand je me vois obligée de répondre à certains lecteurs, très injustes. Nous, les Russes qui dénonçons sans équivoque la guerre, nous nous voyons tout de même pointés du doigt. Y compris en Suisse. Chaque jour mes lecteurs racontent leurs expériences de russophobie à la banque, à l’école, aux organisations sportives et culturelles, de la part de passants dans la rue… Tout cela est beaucoup moins grave que ce que subissent les Ukrainiens, me direz-vous. Et vous aurez raison. D’ailleurs, la vraie souffrance des Russes dont je parle ne vient pas de ces «inconvenances logistiques», mais de la profonde douleur morale.

Pendant qu’ils tirent un nouveau Rideau de fer sur eux-mêmes

Les Russes de ma génération, de celle de mes parents (première génération après la Deuxième Guerre mondiale/Grande Guerre patriotique) et de celle de mes enfants, ont vécu dans la conviction que nous étions du côté des «good guys». Et voici que le 24 février 2022 nous nous retrouvons de l’autre côté, celui des «bad guys». Je ne peux pas dire «soudainement», car trop de signes ont précédé le franchissement de cette frontière, géographique et morale. Etre perçu comme «méchant» même si tu n’y es pour rien n’est pas un sentiment agréable. Je l’ai pleinement ressenti quand j’ai assisté à la manifestation pro-Ukraine sur la place de Neuve à Genève. Je le ressens tous les jours quand je lis dans la presse les récits sur les atrocités commises par les «occupants russes». Les occupants russes?! Mon cerveau refuse de digérer ces mots. Comme il refuse de digérer les images des Moscovites qui fêtent, dans le grand stade, l’anniversaire de l’annexion de la Crimée. Qui sont ces gens? S’agit-il d’un fake monumental? Hélas, non. Puis-je expliquer cette folie, cette intoxication massive? Non plus. Qu’ai-je en commun avec ces extraterrestres dont le nombre grandit au fur et à mesure que l’Occident impose de nouvelles sanctions? Rien. Dois-je me sentir responsable de leur comportement et des actions du gouvernement qu’ils soutiennent bien que je vive à l’étranger depuis plus de trente ans? Je ne le pense pas. Puis-je observer, impassible, pendant qu’ils tirent un nouveau Rideau de fer sur eux-mêmes? Non plus, car les innocents se trouveront également derrière ce rideau.

A qui la faute, donc? Le principal responsable est évident, c’est le président Poutine. Mais aussi tous ces politiciens et diplomates incompétents, orgueilleux et irresponsables qui, pendant des années, nous montaient les uns contre les autres, en faisant de fausses promesses au lieu de chercher les solutions réalistes et durables.

Certains de mes amis suisses s’étonnent du courage et de la ferveur avec lesquels les Ukrainiens se défendent contre l’ennemi (est-ce que vraiment je viens d’écrire ce mot?!) supérieur militairement. Mais moi, cela ne m’étonne pas du tout! Car il y a 80 ans nous, les Russes et les Ukrainiens ensemble, nous sommes battus avec le même courage et la même ferveur contre l’ennemi commun. La supériorité morale, la juste cause donnent des forces même si, hélas, elles ne rendent pas invincible.

Que faire, alors?

Certains me disent que, en tant que rédactrice d’un journal russophone, je dois exiger de mes compatriotes russes qui vivent en Suisse, surtout ceux qui ont une certaine notoriété, de prendre position. Que je dois les contacter un à un. Je refuse de le faire. J’ai horreur des aveux arrachés sous pression sur la place publique tout comme j’ai horreur des dénonciations anonymes. Les deux ne sont pas crédibles.

Dénoncer la guerre, ce n’est pas trahir la Russie

En même temps, je suis convaincue que chaque Russe honnête et responsable, qui a un cœur et une tête, qui se préoccupe de l’avenir de son pays d’origine, doit montrer son intégrité, doit dénoncer cette guerre et faire son possible pour le rapprochement de la paix – qu’il se sente responsable ou pas. Il doit le faire pour préserver sa dignité. Dénoncer la guerre, ce n’est pas trahir la Russie, comme le dit la propagande russe. Pour citer Fazil Iskander, excellent auteur russophone d’origine abkhaze, «un être humain doit rester intègre, ceci est faisable dans toutes les circonstances, sous tous les régimes. L’intégrité ne présume pas l’héroïsme, elle présume la non-participation à la bassesse.» Je suis convaincue qu’une prise de position doit être une décision personnelle, en conscience. Je sais aussi que, tôt ou tard, tous les Russes devront répondre à la question: «Où étiez-vous pendant la guerre?» Comme les Allemands en leur temps. La Renaissance arrive toujours après le Moyen Age. L’Ukraine va ressusciter car le monde entier viendra à son aide. Mais que deviendra la Russie, qui restera son voisin géographique? Que deviendra la Russie, si fière de sa grande culture humaniste, si la majorité de son peuple reste aujourd’hui silencieux?

Je dénonce la guerre mais je dénonce aussi la haine «collective». Je ne renonce pas à ces Russes «à moi» qui se manifestent avec courage contre la guerre, en Russie et ailleurs, ceux qui se sont trouvés le 24 février devant le fait accompli et qui sont aujourd’hui pris en otage. Comme l’a dit la poétesse Anna Akhmatova dans son Requiem déchirant dédié aux victimes des répressions staliniennes, «avec mon peuple j’étais alors là où, par malheur, mon peuple était». Oui, par malheur!

Après un entracte de trente ans dans le drame perpétuel russe, M. Poutine a brutalement ramené mon pays d’origine des décennies en arrière. Une nouvelle vague de dissidence est née parmi mes compatriotes russes. Et j’en appelle à la sagesse de mes compatriotes suisses pour qu’ils ne fassent pas l’amalgame, qu’ils accueillent ces nouveaux dissidents avec la même ouverture d’esprit avec laquelle ils accueillent les réfugiés ukrainiens, et assurent aux Russes qui vivent légalement en Suisse et partagent ses valeurs la pleine protection d’un Etat de droit.

A lire: L'accent russe, le blog de Nadia Sikorsky sur le site du «Temps»

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