Claude Béglé jette l’éponge. Tout le monde comprend qu’il n’avait plus le choix, acculé, forcé de se défendre, lui qui aime tant parler de grands projets. Cet homme au verbe clair, intelligent, qui ne se cachait pas derrière son jargon dans un pays où on cultive le nivellement rigoureux, a pourtant fauté. Ses déclarations intempestives et sa manie de vouloir se mettre en évidence alors qu’il n’avait encore rien prouvé l’ont mis d’emblée en péril.

Un président de conseil d’administration qui expose sur la place publique des options stratégiques, mouche ses directeurs, critique ses prédécesseurs et étale ses visions comme le consultant qui cherche un nouveau job finit toujours par se brûler les ailes. Qui plus est, peut-être, lorsque ce président est Romand, bouscule les préfets et ignore les réserves qu’il convient d’avoir dans un Etat fédéraliste. En clair, Claude Béglé courait depuis de longs mois à sa propre démission forcée.

Son ministre de tutelle, Moritz Leuenberger, et le conseil d’administration portent une lourde responsabilité dans ce gâchis humain et le discrédit porté à l’entreprise. La Poste suisse est une belle marque, comme l’on dit de nos jours, mais son avenir stratégique n’a toujours pas été défini, ou plus exactement les adaptations successives n’ont pas levé les principales interrogations auxquelles elle devra faire face dans les cinq à dix prochaines années. Le financement du service universel demeure boiteux et sans cesse différé par le parlement. Les services financiers sont hybrides dans un pays surbancarisé. Les attentes du public sont contradictoires: on attend toujours davantage de La Poste mais on l’utilise de moins en moins pour ses prestations traditionnelles (le courrier, les paiements). Claude Béglé imaginait compenser l’érosion de ses parts de marché par une expansion à l’étranger, comme si une entreprise pouvait échanger un revers intérieur programmé par un succès extérieur. Pour réussir, La Poste devra d’abord résoudre ses problèmes domestiques avant d’envisager de jouer dans la cour des grands. Peut-être faudra-t-il envisager des alliances stratégiques et abandonner une partie de son autonomie. Ce débat doit avoir lieu. Ce n’est pas en démissionnant Claude Béglé que l’on a réglé l’essentiel.