Conscient que l'édifice des caisses de retraite subissait de très fortes et dangereuses tensions dues à la fragilité de leur santé, le Conseil fédéral a choisi ce printemps de donner de l'air au système du 2e pilier. Tant mieux, avons-nous dit (Le Temps du 22 mai 2003). Mais les ouvertures proposées par Berne ne sont pas une carte blanche pour faire n'importe quoi. Or, plusieurs grands assureurs suisses, à commencer par la Winterthur, ont pris des mesures excessives et iniques. Nul ne conteste que la mine d'or qu'était autrefois la prévoyance professionnelle pour les assureurs est en train de se tarir. Mais rencontrer soi-même des problèmes n'autorise pas à faire n'importe quoi, à savoir imposer aux entreprises et aux assurés des changements considérables dans les règles du contrat et dans l'essence même de la relation entreprises-assurés-assureurs.

Aujourd'hui, près de la moitié des salariés en Suisse qui cotisent au deuxième pilier ont leur épargne retraite au sein d'institutions collectives de compagnies d'assurances. A cause de la Winterthur et de ses consœurs, grosso modo, un salarié sur deux va passer au moins trois fois à la caisse. Leur employeur, souvent une petite et moyenne entreprise, paiera substantiellement plus cher pour la prime qui couvre les risques de décès et d'invalidité. Leur employeur paiera aussi plus cher pour les frais administratifs et de gestion du portefeuille confié à la caisse. En retour, il recevra moins puisque la Winterthur ne rémunérera les avoirs plus qu'à 2% (au lieu du taux minimum de 3,25% pour la partie obligatoire). Enfin, les futurs retraités verront leurs rentes largement réduites par la diminution de ce qu'on appelle le taux de conversion. Si aujourd'hui le taux légal (7,2%) est certes trop élevé eu égard à l'espérance de vie, comment justifier qu'il soit brutalement réduit – pour la partie surobligatoire encore – de plus de 16%, sans étape intermédiaire! Par un tour de passe-passe, qui a laissé sans voix l'Office fédéral des assurances privées et l'Office fédéral des assurances sociales, les assureurs ont reporté la plus grande partie des risques sur les assurés.

Voilà comment, dans ce pays, quelques grands acteurs prennent le risque de casser la confiance dans l'une des institutions sociales majeures. Soyons clairs: il appartient aux politiques de dire si ce sont les assureurs qui défont, voire même dictent les lois sociales. Acceptent-ils ce qu'il faut appeler un coup de force des assureurs? Acceptent-ils que la part surobligatoire soit totalement découplée des règles posées pour la partie obligatoire? Des questions graves et urgentes qui méritent mieux que le ramdam autour de la question de taux minimal…

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