Peut-être un jour l’histoire classera-t-elle dans un même registre les multinationales contemporaines, les Glencore, Syngenta ou les traders du coton, accusés de tirer profit de l’ignorance des droits humains ou des normes environnementales, à côté des commerçants-banquiers suisses qui, au XVIIIe siècle, ont été impliqués dans la vente d’esclaves à travers le commerce triangulaire. «Zellweger dans les Rhodes-Extérieures, Zollikofer et Rietmann à Saint-Gall, Leu et Hottinger à Zurich, Merian et Burckhardt à Bâle, de Pury et Pourtalès à Neuchâtel, Picot-Fazy et Pictet à Genève», selon le résumé qu’en faisait l’historien et cabarettiste appenzellois Hans Fässler dans Une Suisse esclavagiste paru en 2007.

Où faudra-t-il s’arrêter?

Alors que partout dans le monde, à Neuchâtel, à Genève ou à Lausanne, un mouvement iconoclaste propose de badigeonner et déboulonner les statues ou les plaques de rues de personnalités qui ont dans le passé profité ou toléré l’exploitation de l’homme par l’homme, faut-il effacer les traces d’un passé insupportable? Que certains souhaiteraient purifier. Ou, au contraire, admettre les ombres et les crimes de notre histoire tout en les replaçant dans leur contexte culturel. Un contexte antérieur aux droits de l’homme. «Modifier le passé, ce n’est pas en changer un événement, c’est en effacer les conséquences qui se poursuivent jusqu’à l’infini», nous a prévenus Jorge Luis Borges dans L’Aleph, cette nouvelle qui parle «d’un lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers vus de tous les angles».