Journalisme

Faut-il changer les mots du changement climatique?

Le quotidien britannique «The Guardian» va dramatiser le langage qu’il utilise pour mieux dire les bouleversements de l’environnement actuels. Un volontarisme de salubrité publique ou des éléments de langage anxiogènes qui appauvrissent la pensée?

Katharine Viner, la rédactrice en chef du Guardian, l’a annoncé en fin de semaine dernière: les journalistes sont désormais officiellement invités à utiliser des mots plus durs pour évoquer les questions d’environnement et de climat. «Nous voulons être scientifiquement précis tout en communiquant clairement avec nos lecteurs sur ce sujet crucial. L’expression «changement climatique» a une connotation passive et modérée alors que ce dont parlent les scientifiques, c’est d’une catastrophe pour l’humanité.»

Dans le guide sémantique du quotidien, accessible en ligne, il est donc recommandé (rien n’est imposé) d’abandonner le «changement climatique» pour la «crise climatique», «l’urgence climatique» voire «l’effondrement climatique». Les climatosceptiques doivent plutôt être requalifiés de «négateurs de la science du climat», car ils refusent l’évidence. Autre exemple, le «global warming» devrait préférablement céder devant le «global heating» – le second indiquant un réchauffement plus chaud et provoqué par une force extérieure. Encore un exemple: aux «réserves», aux «stocks» de poissons, les journalistes sont incités à privilégier les «populations» de poissons, le mot rendant leur existence indépendante aux occupants des océans au lieu de les considérer comme des cibles alimentaires.

«Super nouvelle! Le Guardian a arrêté d’utiliser la phrase trompeuse de «changement climatique» et l’appellera désormais la «crise du climat». Qui sera le prochain?» s’est tout de suite enthousiasmée sur Twitter la jeune activiste suédoise Greta Thunberg. Des mots plus forts pour accélérer une prise de conscience et les décisions qui vont avec?

«Le Guardian s’engage beaucoup dans la lutte pour le climat avec sa campagne «Keep it in the ground», le plus fort de ses gestes étant le retrait des investissements de son groupe dans les énergies fossiles», rappelle Fabien Goubet, de la rubrique Sciences du Temps. Faut-il muscler le vocabulaire climatique? Ce n’est pas si évident. Le «changement» climatique – qui concerne plutôt les épisodes naturels – s’est mué en «réchauffement», terme plus approprié car désignant le phénomène observé depuis l’ère industrielle. C’est une terminologie plus précise, liée de plus près à la responsabilité humaine. «Pour autant, passer de «réchauffement» à «urgence» ne me semble pas s’imposer. Le Temps est clairement positionné sur le climat sans avoir à insister davantage sur ces termes», ajoute Fabien Goubet.

Parfois, il est du ressort et même de la responsabilité des médias d’adopter certains mots, par exemple pour éviter des discriminations, ou pour ne pas reprendre des éléments de langage soigneusement élaborés par des groupes industriels (biocarburants pour agrocarburants par exemple). «Dans cette optique, l’emploi par le Guardian de «négateurs de la science climatique» me semble plus approprié que «climatosceptiques» car ces personnes ne sont pas raisonnablement sceptiques vis-à-vis de la science, elles détournent la valeur essentielle du doute en niant systématiquement les résultats n’allant pas dans leur sens», continue Fabien Goubet.

Conserver une large palette de mots

«Je ne crois pas qu’il soit sain pour une rédaction d’avoir des mots d’ordre en termes de vocabulaire ou même de système de pensée, précise Stéphane Benoit-Godet, le rédacteur en chef du Temps. Nous avons des valeurs fortes et claires: notre ligne est à la fois «libérale et humaniste». Au sein de la rédaction, on trouve des idées politiques très différentes les unes des autres, mais alignées sur de mêmes valeurs – la démocratie, l’économie de marché et l’innovation (il y a cinquante ans, nous aurions dit le progrès). Cela ne nous empêche pas d’écrire sur des gens qui pensent différemment le monde ou de critiquer ceux qui nous sont proches en termes de sensibilité. C’est là qu’il est particulièrement important d’avoir toute la palette du vocabulaire à disposition et de ne pas s’enfermer dans une chapelle ou une autre à cause de choix qui limiteraient la prise de parole de la rédaction.»

Enfin, n’y a-t-il pas un risque de dégoupiller la langue de ses charges les plus fortes si on les utilise au quotidien? Ou s’agit-il simplement de mieux dire le monde? «Tant mieux si le vocabulaire peut mieux refléter la réalité scientifique, estime le président de l’Association suisse du journalisme scientifique, Olivier Dessibourg, qui parle en son nom propre. Sur les sujets scientifiques, il s’agit de bien indiquer les poids respectifs des entités qui s’expriment. On apprend dans les écoles de journalisme à créer des débats supposément équilibrés en opposant les tenants d’une thèse à ceux de l’antithèse. Sur des questions scientifiques, ce n’est pas toujours pertinent, tant le consensus scientifique est parfois unanime. Toute la communauté parle de crise climatique – d’ailleurs, la BBC ne donne plus la parole aux climatosceptiques.» Bien nommer les choses, un premier pas.

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