Depuis leur décès, les terroristes auteurs des attentats parisiens n'ont plus le droit à la postérité. Tout du moins sur le service public suisse qui a décidé de flouter le visage des méchants barbus. Vous me direz, ils ne l'étaient pas tous, barbus j'entends. Mais quand même. Tout ça pour finir en amas de pixels sur un écran haute-résolution, quel manque de reconnaissance de la part de la Radio télévision suisse. D'autant que les victimes, elles, ont eu le droit aux hommages majestueux. Portraits dans Le Monde, portraits dans Le Figaro, portraits sur France télévisions, portraits ici et portraits par là. 

Dans son reportage sur la cité belge de Molenbeek, hameau paisible où l'on tire oisivement sur sa chicha au rythme de la darbouka et au son métallique d'un qanûn, l'émission Mise au Point diffusée dimanche paraît plus enclin à massivement flouter le faciès du commanditaire présumé des attaques de la capitale, Abdelhamid Abaaoud, qu'à timidement masquer les cadavres de combattants de l'Armée syrienne libre que le djhadiste traîne derrière son pick-up comme du bétail. Encore une particularité toute helvétique alors que les médias français s'en donnaient à coeur joie pour mettre un visage sur la terreur pendant que le Net, lui, alimentait aussi la pompe au voyeurisme.

En Suisse, on a tiré le rideau sur les tireurs, que d'aucuns ont pris pour un respect délicat aux défunts et à leur famille ou pour une présomption d'innocence à respecter. Pour d'autres plus quérulents, le Mal que l'on avait masqué, cette horreur sans identité fut ressentie comme une ignominie de la part de la RTS, sans doute étaient-ils animés d'un désir de désigner, de nommer et de montrer l'ennemi pour mieux lui adresser un crachat.

Rédacteur en chef de la RTS, Bernard Rappaz, avance que chaque situation est évaluée "au cas par cas" selon des règles établies par une commission d'éthique. Offrir "un quart d'heure de célébrité" à un terroriste? Il n'en est pas question: "Nous ne voulons pas être complices", tranche le chef de l'information qui ajoute encore qu'il n'y a pas d'interêt "informatif" à dévoiler leur visage, "alors que l'origine ou l'âge peuvent être des éléments pertinents à la compréhension des événements". 

Cette politique "ultra restrictive", comme la qualifie Bernard Rappaz, cédera-t-elle un jour sous la pression des autres médias, de la Toile et des appétences de ses consommateurs? Je n'en sais rien. Je me dis parfois que la haine distingue encore la barbarie de l'humanité.

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