A cette question cruciale et récurrente depuis le 24 février, l’équipe d’iconographes du Temps répond tous les jours au cas par cas (un·e iconographe étant la personne, journaliste ou non, chargée de produire et de choisir les images et illustrations du journal). Bien sûr, nous nous référons d’abord à la déontologie journalistique: il faut respecter la dignité des personnes représentées sur les photos et vérifier la source et l’authenticité d’un cliché (encore plus durant une période où les images peuvent être retouchées, voire mises en scène, pour nourrir un récit). Mais la tolérance à la violence d’une image varie significativement d’un individu à l’autre, qu’il soit lecteur ou iconographe.

Prenons l’exemple de cette image devenue iconique, celle d’un plan serré sur la main d’une femme aux ongles peints. C’est un détail d’une scène de meurtre, celui d’une femme abattue de quatre tirs de balles, le 5 mars 2022 à Boutcha, au nord-ouest de Kiev. Cette image est violente. Et pourtant, cette violence sourde n’est pas montrée expressément ici. La violence se perçoit quand le regardeur s’imagine le hors-champ, ce qui ne se voit pas à l’image, ce qui est hors du cadre. C’est alors qu’on peut imaginer reconstruire le récit de ce crime. Cette photographie a été diffusée dans le monde entier, et la fille de la victime a reconnu sa mère à sa manucure. Depuis, elle a pu reconstituer le récit de ce qui s’est passé avant sa mort. Elle a donc pu témoigner d’un meurtre, et non d’une mise en scène, comme un dirigeant russe a pu tenter de le faire croire à l’opinion publique. Cela montre bien la force d’une image, qui en cadrant le détail de la scène d’un crime, en partant d’un événement particulier, peut raconter le grand récit d’une guerre aux conséquences mondiales.

Voir aussi: Cent jours de guerre en Ukraine et des milliers d'images

Deux types de sources

Un autre exemple du statut documentaire des photos de guerre: après les premières images de soldats tués et de destructions massives, sont apparues quelques semaines plus tard des photos de civils tués, les mains liées dans le dos. De quoi poser légitimement la question du qualificatif de «crimes de guerre» pouvant être retenu contre la Russie, ou pas. Dès lors, il est quasi impossible de parler de la violence d’une guerre, sans la montrer. Par ses choix d’images, la rubrique iconographique doit accompagner visuellement l’aggravation de la violence sur le terrain.

La guerre menée par la Russie à l’Ukraine a volé la première place des sujets d’actualité les plus commentés dans le monde. Selon Libération, qui a fait les comptes, il y avait au début mars plus de 2000 journalistes (tous métiers confondus) couvrant le conflit sur place, dont un bon nombre de photographes. Le plus souvent, Le Temps illustre ses articles d’actualité par des photos d’agences. Depuis le début de la guerre, plus de 100 000 photos prises en Ukraine, ou en lien avec la guerre, ont nourri le fil d’actualité des plus grandes agences de presse – AFP, AP, Getty, Keystone et Reuters. A cette masse documentaire s’ajoutent quotidiennement les propositions spontanées de photographes indépendants ou de collectifs de photographes. Si à certaines occasions, certains partent sur le terrain en étant mandatés par une rédaction, dans la plupart des cas, les photographes indépendants nous proposent des images lorsqu’ils sont déjà sur place.

Ces deux types de sources nous permettent d’articuler deux temporalités dans le traitement photographique de la guerre en Ukraine. D’une part, une image sélectionnée dans le fil d’agences pour rendre compte de ce qui fait l’actualité du jour – des exactions commises, des mouvements de population, de militaires; et d’autre part, nous pouvons marquer un temps de réflexion plus long, en publiant plusieurs images d’un même reportage d’un photographe indépendant sur le terrain qui se distinguera par son angle affirmé et une signature photographique singulière et reconnue. Sans tomber dans l’autre écueil de la photo de guerre, la photo dont le travail sur la composition, les couleurs, le rendu, l’atmosphère, transforme la guerre en un spectaculaire décor visuel, avec flammes rougeoyantes et ombres menaçantes tellement photogéniques qu’il fait oublier la tragédie vécue par les hommes.

Derrière la bonne photo, il y a un humain qui montre d’autres humains, un photographe qui dévoile la complexité du monde, une manière d’être en vie; passant comme le procédé photographique, de l’obscurité à la lumière.

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