Opinions

Faut-il punir le dictateur? Par Etienne Dubuis

Comment une société civilisée doit-elle traiter un homme qui, dans l'exercice de hautes fonctions politiques, s'est rendu coupable de la mort de nombre de ses semblables? A-t-elle pour devoir sacré de rechercher la justice et donc, dans tous les cas, de poursuivre et de condamner? Ou lui faut-il, en certaines occasions, sacrifier la réparation espérée au nom d'autres impératifs tout aussi respectables? Tel est le problème essentiel posé par la récente arrestation, à Londres, de l'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet à la demande de deux juges espagnols, rejoints lundi par un collègue suisse.

Les trois magistrats sont intervenus, bien entendu, de façon parfaitement légitime. Ils servent une noble cause en tentant de traîner devant une cour un dictateur connu pour sa brutalité, responsable ultime de nombreux crimes et jamais repenti. Et ils travaillent bien en profitant de toutes les ressources du droit, y compris les plus nouvelles et les plus imprévues, pour parvenir à leur fin. Aucun reproche ne peut donc leur être adressé et les plus optimistes verront même en eux les héros d'une possible humanisation de la société. Cela dit, leur démarche présente par nature une grave lacune: elle ne tient aucun compte de la dimension politique de l'affaire. Les conséquences de leur intervention sur la scène publique chilienne et le fragile équilibre qui s'y est instauré ces dernières années représente un problème essentiel. Or, les juges n'en ont cure.

Le gouvernement chilien actuel, lui, a adopté l'attitude inverse. Composé d'authentiques démocrates, il a sans doute surpris, voire choqué, l'opinion internationale en demandant ces derniers jours la libération d'Augusto Pinochet. Ce faisant, toutefois, il est resté fidèle à la stratégie que les opposants les plus efficaces à la dictature (ceux qui ont fini par la renverser) se sont fixée dès les années 80. Leur objectif principal a été de réconcilier le pays – la gauche et la droite, le pouvoir civil et l'institution militaire – quitte à sacrifier, dans l'aventure, la justice. Un choix très cruel, accompli après de longues années de réflexion. Mais que vaut-il mieux finalement? Punir les responsables d'horreurs passées? Ou tout faire pour empêcher la répétition de tels crimes?

Les événements actuels ont ceci d'intéressants, et de troublants, qu'ils n'opposent pas seulement les éternels extrémistes que sont les nostalgiques de la dictature et la gauche révolutionnaire chilienne, toujours aussi prompts à descendre dans les rues de Santiago pour manifester qui leur adulation qui leur haine du tyran. Ils divisent aussi le camp des démocrates, également soucieux, pourtant, de trouver une issue morale à la crise.

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