Face à face

Faut-il réduire les sciences humaines en Suisse?

Histoire, philo, psychologie... Des disciplines qui attirent de nombreux étudiants mais qui sont relativement peu porteuses sur le marché du travail. Faut-il décourager les inscriptions? Deux spécialistes croisent le fer

Tandis que le Japon a récemment recommandé aux universités du pays d’inciter les jeunes à suivre des formations utiles à l’économie, en Suisse, le débat monte: y a-t-il trop d’étudiants en sciences humaines et sociales? Ne faudrait-il pas aiguiller le plus grand nombre vers des cursus professionnalisants? Et au fond, quelle est l’utilité de ces disciplines tant prisées à l’Université? Markus Haller, éditeur d’essais, et Tibère Adler, directeur d’Avenir Suisse, livrent leur point de vue.


Tibère Adler: «Dans un monde connecté, les sciences humaines peuvent se transmettre différemment»

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Le Japon a récemment transmis à ses universités des directives recommandant d’«orienter les jeunes de 18 ans vers des domaines hautement utiles où la société est en demande». Dans le collimateur: les sciences humaines et sociales (SHS), avec la conséquence prévisible et souhaitée par le gouvernement d’une drastique réduction des dépenses universitaires dans ces domaines. Le Japon fait donc un choix de priorités: les formations répondant bien à la demande du marché du travail seront mieux financées que les autres. En Suisse, l’UDC propose de diviser par deux le nombre d’étudiants dans les SHS ou d’y instaurer un numerus clausus, au motif que ces étudiants ne trouveraient pas d’emploi à leur sortie de l’Université.

Plus de médecins, moins de sociologues

Le cas japonais interpelle, car il rappelle crûment que les hautes écoles n’ont pas de ressources illimitées ni de budgets extensibles à l’infini. Même dans la prospère Suisse, elles doivent fixer des priorités pour leur financement. Mais selon quels critères décider? Privilégier les filières les plus porteuses sur le marché de l’emploi? Réduire le financement de celles qui «génèrent» le plus de chômeurs? Plus de médecins, moins de sociologues? Encore plus de juristes?

Le critère de l’utilitarisme sur le marché de l’emploi doit être pris en compte pour définir des priorités de formation: il n’est pas absurde que la Suisse affecte une part croissante de ses dépenses universitaires pour former des informaticiens ou des médecins, plutôt que des linguistes ou des égyptologues. Mais ce critère ne tient pas compte d’autres dimensions de transmission du savoir, considéré comme un rôle de civilisation. Et il serait totalement contre-productif dans la recherche: condamnés à devoir prouver des résultats économiques, les chercheurs vivraient dans la hantise de l’échec, inhibant ainsi tout esprit d’innovation… Lire la suite


Markus Haller: «L’utilité des sciences humaines: déjouer les idées reçues»

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Chacun a ses idées pourquoi les gens agissent-ils comme ils le font, dans leur vie privée et dans l’espace public. Elles nous permettent souvent de nous orienter au quotidien. Cependant, l’expérience de l’échec, de l’incohérence de nos attentes et de la perplexité face au comportement d’autrui nous rappelle régulièrement ses limites. L’ambition des sciences humaines est de réduire ces limites autant que possible.

Remettre en question la valeur des sciences humaines, comme le fait par exemple la droite nationaliste suisse, revient généralement à minimiser l’écart entre deux manières d’expliquer le comportement: les explications de la vie de tous les jours, tirées de nos informations et convictions personnelles, et celles qui reposent sur l’observation méthodique et sur des modèles ancrés dans la logique. Les détracteurs des sciences humaines disent généralement que les explications scientifiques du comportement ne nous apprennent pas grand-chose, que les prédictions qui en découlent ne sont pas fiables et que leur impact sur la vie en société est négligeable.

Les connaissances doivent être justifiées

De telles objections supposent que la justification de nos connaissances importe peu. Si je sais, par exemple, que les criminels réussissent souvent à coopérer les uns avec les autres malgré leur méfiance mutuelle, pourquoi connaître l’explication scientifique de ce comportement? La réponse des défenseurs des sciences humaines est simple: parce que celle-ci permet de prédire avec une certaine confiance ce qui se passera dans les prisons, dans quelles circonstances la violence sera utilisée, quelles hiérarchies s’établiront. Une explication strictement personnelle n’engendre que des spéculations. Et celles-ci sont douteuses précisément parce qu’elles ne reflètent que la perspective de leurs auteurs, avec tous leurs biais psychologiques que l’approche scientifique cherche à éviter… Lire la suite

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