il était une fois

Le FBI d’Obama contre la FIFA de Blatter: 1 -0

Ce n’est pas seulement un système sportif que les Etats-Unis mettent sous enquête, mais un système politique qui laisse le couple de l’autoritarisme et de l’argent s’inventer une légitimité

La semaine vient d’opposer à Zurich une certaine idée de la loi et une certaine idée du pouvoir. Le football, sport mondial, déclenche une controverse mondiale: qu’est-ce qui est permis, qui fait les règles, selon quelle morale et quels intérêts? La personne de Sepp Blatter rassemble ces questions. Roi du foot, il est dans la position des rois quand le régime est secoué: l’opposition veut sa peau, la cour le défend. Les Suisses, qui ont perdu mille hommes au secours de Louis XVI aux Tuileries en 1792, se gardent cette fois-ci de se ranger à ses côtés.

Elu à la présidence de la FIFA en 1998, Sepp Blatter était jusqu’à jeudi le plus ancien des dirigeants en fonction d’une organisation internationale. Avec ses dix-sept années comme secrétaire général sous la présidence de João Havelange, il totalise trente-quatre ans aux manettes de la FIFA. C’est un record mais pas une exception dans cette organisation, présidée pendant trente-trois ans par le Français Jules Rimet (1920-1954) et vingt-quatre par le Brésilien Havelange (1974-1998).

Entre 1981 et 2015, Sepp Blatter a vu passer trois papes, quatre secrétaires généraux de l’ONU, cinq présidents américains, quatre présidents français, quatre chanceliers allemands, quatre présidents russes et deux rois d’Espagne. Seule la reine d’Angleterre le bat en longévité. Il a assisté aux dernières crises de la Guerre froide, au démantèlement de l’URSS et à la transformation de la Chine en puissance capitaliste. Pendant son règne, quarante-deux nouveaux Etats sont devenus membres de l’ONU avec, pour la plupart, l’ambition de participer de plein droit au football mondial. Il a observé la dilution progressive de l’hégémonie occidentale et la montée en parallèle de la revendication de légitimité des pays autrefois dominés, ou en marge. Il a vu s’installer l’anti-américanisme et l’anti-occidentalisme comme ressource politique dans nombre de régions du monde, et avec eux la contestation d’un droit valable pour tous. Il a vu les oligarques et leurs amis chefs d’Etat s’emparer de larges portions des moyens de pouvoir et de propagande, notamment par les médias et le sport, dans une partie croissante du monde.

Le jeune Sepp embauché par Havelange est devenu Blatter à la faveur de tous ces changements, dont il a extrait pour la FIFA et pour lui-même le maximum d’opportunités. Profitant du flou de l’ordre mondial et de la pusillanimité de ses dirigeants, il a conquis la planète foot avec une armée de serviteurs appuyée sur une formidable logistique financière et médiatique.

La FIFA est une fédération d’équipes nationales représentées par le principe «un pays, une voix». Se mêle ainsi à l’esprit de club, de caractère privé, un intérêt national, de caractère politique, qui interfère dans les décisions les plus importantes de l’organisation, comme l’attribution du site de la Coupe du monde. A la compétition sportive s’ajoute une compétition entre Etats pour l’accès à tous les bénéfices de réputation et d’affaires que procure le privilège d’en être l’hôte.

Blatter s’est voulu le président d’une FIFA qui allait élargir l’accès des pays sportivement sous-développés à la grande table du foot. C’était logique de sa part, on lui eût reproché d’avoir cantonné ce sport à ceux qui le pratiquent déjà massivement. Mais à quelles conditions l’a-t-il fait? La réponse intéresse au premier chef les candidats perdants à l’accueil des prochains Mondiaux. Elle n’intéresse pas du tout les gagnants. Elle oppose les accusations de corruption, alléguées par les premiers, pour qui les pots-de-vin sont punissables, aux accusations d’impérialisme, voire de racisme, avancées par les seconds, pour qui les pots-de-vin sont un moyen comme un autre de faire sa place au soleil dans un monde de toute façon injuste dominé par les Etats-Unis et l’Europe.

Le clientélisme n’est pas une nouveauté dans le monde, les puissances de la Guerre froide s’en sont abondamment servi. Pendant les 34 ans de Blatter, il a toutefois perdu sa dimension idéologique – libéralisme contre communisme – pour prendre une tournure nationaliste et clanique – le prestige du drapeau et de ses protecteurs. Le ballon rond étant mieux fait pour stimuler les passions nationales que les passions idéologiques, il s’est merveilleusement prêté aux ambitions nationales des exclus ou marginaux que la FIFA se promettait de promouvoir. Le Mondial au Qatar a été la promotion de trop.

Sans doute, comme l’écrit Simon Kuper dans le Financial Times, Blatter a-t-il correctement interprété la nouvelle puissance de l’émirat, avant même les révoltes arabes et le rôle qu’il allait y jouer. Sans doute a-t-il cru pouvoir tenir les protestations des candidats occidentaux pour hypocrites et de toute façon minoritaires. Sans doute, avec la Russie de son côté, gratifiée du Mondial de 2018, a-t-il pu penser, regardant autour de lui, que le couple de l’autoritarisme et de l’argent présidait désormais à l’arrangement du monde.

C’était sans compter avec la puissance américaine, jamais aussi déployée que lorsque ses normes et valeurs sont piétinées. Revanche d’un perdant? Bien sûr, mais avec les armes du droit que tous les perdants de l’autoritarisme et de la corruption appellent toujours au secours.

Il faut du temps pour identifier les pouvoirs abusifs. Kuper avait noté en 2010 que les pays candidats croyaient que la FIFA pensait comme eux: les Américains et les Anglais, capitalistes par instinct, espéraient gagner parce qu’ils avaient le plus grand marché de football; les Espagnols et Portugais parce qu’ils avaient des amis dans la FIFA; les Australiens parce qu’ils payaient des lobbies pour s’en trouver; les Belges et les Hollandais parce qu’ils avaient le dossier le plus écologique. En réalité, la FIFA pensait comme le Qatar, qui avait les sous. Cinq ans plus tard, la Sainte Alliance réveillée des Etats de droit s’abat sur elle.

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