Comme ils l'avaient promis à Stans en adoptant leur projet «Avenir radical», les radicaux suisses reprennent pied dans le débat politique en lançant une vaste réflexion un sujet d'actualité: l'harmonisation de l'école au niveau suisse. Ont-ils ouvert la boîte de Pandore? Les premières réactions sont en tout cas assez contrastées et à l'enthousiasme des radicaux à l'origine de cette idée a répondu un certain scepticisme, tant en Suisse romande qu'en Suisse alémanique, tant à droite qu'à gauche. En fait le débat sur une centralisation de la scolarité obligatoire n'est pas une préoccupation nouvelle des radicaux… qui s'y sont d'ailleurs déjà brûlé les doigts!

Il faut remonter aux années 1872-1874 pour comprendre la place particulière qu'a pu occuper l'école dans la vision du monde des radicaux, et surtout l'enjeu qu'elle a représenté dans l'avènement de la société du progrès qu'ils postulaient. L'école est ainsi apparue comme le champ de bataille privilégié où se sont affrontées deux visions de l'Etat: celle centralisée, que défendaient en premier lieu les radicaux alémaniques, et celle fédéraliste, longtemps soutenue par les conservateurs catholiques, aidés en diverses circonstances par… les radicaux romands.

Ce clivage interne au Parti radical surgit en pleine lumière dans les années 1872-1874. Dès 1871, les promoteurs d'une révision de la Constitution de 1848 redonnent de la voix, sentent leur objectif à portée de main: adapter la charte fondatrice aux contraintes nouvelles du temps, au nom d'un droit et d'une armée unifiés. Les radicaux alémaniques se veulent conquérants, rabaissent les revendications fédéralistes des minorités, y compris au sein de leurs propres troupes, au rang de chimères moyenâgeuses. L'avenir et le progrès se conjugueront selon des canons centralisateurs!

Dans la douleur, catholiques et radicaux romands s'allieront pour couper net les espoirs de leurs adversaires. Le projet de Constitution est rejeté en 1872 et l'ouvrage remis sur le métier l'année suivante: des concessions sont accordées aux radicaux romands, qui abandonnent leur mariage de raison avec les conservateurs. Au soir du 19 avril 1874, ceux-ci soigneront leurs meurtrissures dans le camp des vaincus. La Constitution de 1874 est née, dans un savant dosage de percées centralisatrices et de respect des libertés cantonales.

Une question cruciale avait particulièrement agité les Chambres fédérales, dans cette ambiance de Kulturkampf finissant qu'exhalèrent les débats constitutionnels: le rôle de l'Eglise catholique. Et au cœur de ce débat gisait la question sur laquelle se cristalliseront toutes les passions: le destin de l'école primaire, considérée par les catholiques comme consubstantielle au fédéralisme. Les radicaux, cette fois réunis, plaident pour une école obligatoire, gratuite et, surtout, laïque. En face, les catholiques font de la liberté scolaire l'épicentre de la liberté religieuse. Par souci de conciliation, après de vifs échanges oratoires, la notion de laïcité tombera mais la Constitution autorisera la Confédération à veiller à ce que l'enseignement primaire fourni par les cantons soit «suffisant». Le texte est assez ambigu pour garantir de futurs conflits: ils ne tarderont pas à éclater.

A plusieurs reprises, le Conseil national est saisi de plaintes relatives au traitement des minorités religieuses dans le monde scolaire, à la fermeture abrupte d'écoles mixtes, à l'enseignement prodigué, de façon irréprochable au dire même d'experts radicaux, par des sœurs. La tension monte encore d'un degré lorsque, au début des années 1880, le conseiller fédéral Carl Schenk se propose d'organiser une vaste enquête sur l'enseignement primaire en Suisse et sur la manière dont est appliquée la Constitution dans ce domaine. Dans son enthousiasme, il sollicite des Chambres un crédit destiné à financer l'engagement d'un fonctionnaire, chargé de dépouiller les questionnaires.

Les catholiques sont horrifiés, sentent le piège: ne serait-ce pas une tentative déguisée d'ouvrir les portes de l'école primaire à la curiosité de la Berne fédérale? Sous le manteau d'une amélioration des conditions d'enseignement en Suisse ne se cache donc pas une énième manœuvre centralisatrice et anticléricale? Les catholiques, qui ont appris à user avec dextérité de l'instrument référendaire pour mieux briser l'hégémonie radicale, lancent un référendum. Avec l'appui des conservateurs protestants, celui-ci aboutit facilement.

L'affaire tourne à la confusion des radicaux et du conseiller fédéral responsable du dossier lorsque, avant le scrutin, le conseiller national saint-gallois Josef Keel brandit devant un Parlement estomaqué un document de travail signé par le conseiller fédéral en personne et laissant transparaître l'idée, calamiteuse pour les catholiques, d'une loi scolaire! Pour ces derniers, la preuve est ainsi donnée que le fonctionnaire statisticien demandé par le Conseil fédéral ne constitue qu'un cheval de Troie de l'uniformisation scolaire à la mode radicale. La légende du «bailli scolaire» est née!

Les radicaux sont ébranlés, ne savent plus comment expliquer qu'une loi scolaire ne constitue qu'une hypothèse parmi d'autres, qu'il faudra encore étudier en détail. A Soleure, d'où les radicaux locaux, épris des thèses de Jules Ferry et de Paul Bert, organisent la campagne, l'angoisse croît. Le soutien actif que le Neuchâtelois Numa Droz et le Vaudois Louis Ruchonnet apportent à leur collègue Schenk n'est pas de trop. Pourtant, en novembre 1882, le Conseil fédéral est ridiculisé. Battu, au bord de la crise politique, il doit renoncer piteusement à son «bailli scolaire».

Enhardis par ce succès, les conservateurs s'entendront à harceler le gouvernement fédéral de référendums meurtriers, à enrayer par leur tactique la puissante machine radicale. Les choses se calmeront à la fin des années 1880. En 1889, les conservateurs combattent en vain la loi sur les poursuites pour dettes et la faillite concoctée par Ruchonnet et, en 1891, l'entrée de Josef Zemp au Conseil fédéral scellera la réconciliation entre les ennemis d'hier. Dès lors, la question scolaire perdra de son importance symbolique et la Confédération obtiendra un droit de regard dans le pré carré scolaire si chéri des cantons, à l'aube du XXe siècle, sous la houlette de Marc Ruchet, un ancien stagiaire de Ruchonnet.

Revenons en 2004. Ce survol historique a rappelé que les radicaux, face à la question scolaire, s'étaient pour le moins montrés peu à leur aise… Sauront-ils mieux résoudre le problème cette fois? L'initiative radicale a réveillé nombre de réflexes fédéralistes que l'on croyait durablement assoupis: même si plus personne ne redoute l'arrivée d'un «bailli scolaire», même si la défense de la souveraineté cantonale en matière scolaire n'obéit plus à la préservation des intérêts de l'Eglise catholique, le Parti radical a intérêt à ne pas les négliger!

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