Le marketing politique est désormais équipé de puissants outils qui permettent d’influencer l’issue des scrutins. La Suisse est relativement immunisée contre les grandes manipulations politiques grâce au fédéralisme et à son système politique de milice.

L’information, c’est le pouvoir! Le fondateur et PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, l’a bien compris. Il songerait même à la Maison-Blanche. Son accès privilégié aux données des utilisateurs lui offre un immense avantage sur ses concurrents. Les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle essentiel dans la transmission de l’information et la formation de l’opinion publique. Ils offrent aussi une caisse de résonance sans précédent à la désinformation et à la propagande moderne.

Un marketing politique sous stéroïdes…

L’analyse de nos megadonnées (Big Data) permet le développement de communications d’influences ciblées. L’internaute se retrouve enfermé à son insu dans une bulle de filtres dont le contenu informationnel est personnalisé via des algorithmes. Cette chambre d’écho médiatique conforte l’individu dans des idées constamment amplifiées, répétées et validées par ses semblables. Des psychologues spécialisés en neuromarketing et en programmation neurolinguistique ont prouvé qu’il est possible d’influencer des comportements au moyen du langage. Dans ce contexte, on comprend la généralisation du storytelling, méthode de communication fondée sur une structure narrative permettant d’augmenter l’attention d’une audience. Couplée à la mise en récit de faits alternatifs, cette technique peut permettre de forger des avis tranchés et de renforcer des préjugés.

… au service du «smart power»

La guerre de l’information tend à devenir le centre de gravité des conflits contemporains. Les techniques d’astroturfing enseignées dans les écoles de sciences politiques apprennent à simuler un mouvement citoyen pour donner l’impression d’un comportement spontané ou d’une opinion publique dominante. En Russie, des web-brigades coordonnées par le Kremlin défendent les intérêts nationaux dans le cyberespace. Le pays a récemment confirmé la création d’une entité spécialisée dans la contre-propagande, le piratage informatique et la diffusion de fausses nouvelles. Inspirée par le chef d’état-major de l’armée russe, Valery Gerasimov, cette doctrine a permis la prise de la Crimée en 2014 sans effusion de sang et à la faveur d’une désinformation massive. Dans ce contexte, une victoire sans combat devient possible, réalisant ainsi le vieux rêve du général et stratège chinois Sun Tzu.

Grandes élections, grandes manipulations

Les grandes élections favorisent l’ingérence de puissances étrangères. De nombreux politiciens font appel à des entreprises spécialisées comme Cambridge Analytica pour maintenir ou accroître leur pouvoir grâce à l’information. Cette société a élaboré un système de «modèles psychographiques» capable de cibler et d’orienter les votants grâce au Big Data. Financée par le milliardaire Robert Mercer, cette entreprise a joué un rôle clé dans l’élection de Trump et dans le Brexit. Elle fait actuellement l’objet d’investigations visant à déterminer l’ampleur de son influence dans ces deux campagnes. Ce type de sociétés exploite également des techniques avancées d’ingénierie sociale, visant à modifier à grande échelle certains comportements de groupes sociaux prédéterminés. Pour être rentables, ces techniques doivent toutefois être déployées lors de grandes campagnes aux enjeux considérables.

Le système fédéraliste suisse est anti-fragile à la propagande, car il la rend inopérante

Petits pays, petits soucis

La cinquième Conférence nationale sur le fédéralisme se tiendra les 26 et 27 octobre à Montreux: une bonne occasion d’examiner comment le fédéralisme résiste à l’utilisation des données personnelles à des fins politiques. En réalité, la Suisse offre peu d’emprise aux manipulations informationnelles de l’ère «post-vérité» où les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. Ces techniques ont besoin d’un large bassin d’électeurs socialement et culturellement homogènes. La diversité culturelle et linguistique des cantons est un obstacle au déploiement de manipulations centralisées. Celles-ci sont plus difficiles à mettre en place dans un système politique de milice, permettant une proximité organique entre l’électeur qui connaît (même de loin) le candidat pour lequel il vote.

Le système fédéraliste est anti-fragile

La théorie du cygne noir du philosophe et mathématicien Nassim Taleb définit l’anti-fragilité par la capacité non pas à résister à un choc mais à en profiter. Ce qui est résistant supporte les chocs et reste identique; ce qui est anti-fragile s’améliore. Cette qualité est propre à tout ce qui est modifié sur la longue durée, à l’instar de notre système politique. Selon Taleb, la Suisse serait donc le pays le plus anti-fragile du monde. Notre modèle politique pyramidal – bottom-up –, du citoyen vers l’Etat, en est la raison principale. Le fédéralisme permet de compartimenter le pouvoir dans des «poches étanches» qui agissent comme un coupe-feu contre les crises systémiques. Comme dans un bateau, ces compartiments permettent d’éviter la propagation de l’inondation à toute l’embarcation. Pour les mêmes raisons, les manipulations fonctionnent moins bien dans un système décentralisé de milice avec de nombreuses votations et des petites circonscriptions électorales. Le système fédéraliste suisse est anti-fragile à la propagande, car il la rend inopérante. Il est un puissant rempart contre les grandes manipulations politiques et doit donc être renforcé.

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