Revue de presse

Feintons un peu: la Saint-Valentin, ce n’est que des niaiseries, non?

Ad nauseam, la fête des amoureux déclenche sa foire aux vanités, avec ses clichés les plus éculés sur la vie à deux. Mais au moins, c’est un déversoir sociologique passionnant si on tente de le déchiffrer. Le plus intéressant, ce sont les stratégies d’évitement… du 14 février

Alors, ce sera quoi? Une boîte de choc, un bouquet, un dîner aux chandelles chez vous, un resto? Ou alors, vous grognerez en disant que l’amour, «ça se fête tous les jours»? A ce sujet, bien sûr, il y a les articles sérieux, qu’on dira «de circonstance», où le 14 février devient un prétexte pour en parler de manière tout à fait honorable, voire urgente: thérapies de couple, congé parental, égalité des sexes, droits LGBTQ, l’amour au bureau, et même cette «Action Saint-Valentin» en faveur du mariage pour toutes et tous, organisée par l’association Familles arc-en-ciel mercredi à Berne – pourquoi mercredi, d’ailleurs, pourquoi le 13 et pas le 14, grands dieux? se demande cet homme renfrogné:

Parce que le 14, ça ne va pas (ou ça ne va plus), et pas seulement parce que le bouquet est à 30 balles au lieu de 20 la veille. Hélas, pour le 13, c’est trop tard. Alors, «en tant que compagnon réfléchi et planificateur appliqué», vous avez préparé «les accoutrements nécessaires pour que vous et votre partenaire puissiez profiter d’une soirée agréable»? Nous avons donc «le regret de vous annoncer que vous vous êtes complètement planté: vous avez programmé les événements pour le mauvais jour, parce qu’en réalité le bon jour pour célébrer la Saint-Valentin est celui qui vient juste avant. Soit le 13 février.» GQ Magazine nous dit pourquoi.

Les «plantes pour les gars»

D’ailleurs, ça a commencé bien avant mercredi, cette tonne renouvelée de bons sentiments, d’opérations commerciales – bon, c’est aussi un cliché, ça –, de «plantes pour les gars» – notez le jeu de mots pas sexiste pour un sou – vendues à des prix de dingues sur le site Maennerpflanze.ch. Et puis ces avalanches de téléréalités opportunistes comme le Dating Around de Netflix, des solutions alternatives pour échapper au mainstream sans y échapper, comme on n’échappe pas à ces informations savamment distillées par les agences de presse qui aiment cultiver les marronniers médiatiques.

Voyez par exemple ce «Galentine’s Day» qui «a de plus en plus d’adeptes parmi les femmes américaines», du moins pour celles, nous dit-on, qui «aiment à se retrouver entre elles chaque année à la veille de la fête des amoureux» pour «un repas entre copines, un cours de cuisine collectif, une soirée à la maison avec ballons roses et paillettes»; ou voyez, dans un autre genre, ce zoo du Texas qui «propose aux célibataires, minés par le cafard après une rupture difficile, d’en baptiser un, justement, du nom de leur ex-compagne ou compagnon», avant que le pauvret blattoptère ne serve «à nourrir des suricates le jour de la Saint-Valentin». Des suricates! Et pourquoi pas des tenrecs zébrés des terres basses?

Toujours un peu américain quand même, hein, ces trucs… Un peu comme le Black Friday. Mais qu’importe? Si une rédactrice du Journal de Montréal dit qu’elle «n’aime pas aimer», Isabelle Falconnier ose, elle, un «Saint-Valentin ou le miracle de l’amour» dans sa chronique sur Radio Lac. «Entre 7 et 12 ans, comme toutes les petites filles, j’adorais autant que je redoutais la Saint-Valentin, puisque c’était le jour où traditionnellement les filles, comme les garçons, se déclaraient, reconnaît-elle. […] A 20 ans, évidemment, je vomissais ouvertement la Saint-Valentin. A 30 ans, j’ai entamé une décennie visant à feinter la Saint-Valentin. […] Mais voilà. C’est un échec.»

«Alors désormais», la chroniqueuse avoue qu’elle fait «simple»: «Je fais comme tout le monde. Je ne me révolte plus, je ne refais plus le monde, je ne fais plus l’intello, je ne méprise plus le vaste peuple des amoureux, je ne chipote plus, et je fête la Saint-Valentin le 14 février avec mon amoureux.» En détestant cette revue de presse d’intello. Car #Valentines, c’est déjà 400 000 tweets à cette heure matinale. Mais il est vrai qu’en matière de «love créativité», le principal terrain de jeu, aujourd’hui, c’est celui des réseaux sociaux, Facebook, Instagram, Twitter et l’on en passe.

Avec Chaton et Doudou

Oui, c’est «connecté» qu’on vit le 14 février. L’illustré l’a bien compris, qui a recueilli «les romances des moins de 25 ans». Où l’on saura enfin que «Chaton et Doudou, comme ils se surnomment, rêvent d’emménager ensemble dès l’été prochain» et qu’ils s’envoient «tout le temps des messages». C’est que «le téléphone amplifie la relation réelle», paraît-il: «Il exacerbe les problèmes et les doutes, mais permet de vivre des échanges profonds très vite et sans barrières.» Mais pour un autre, «les codes de cette génération sont «difficiles à déchiffrer»: «Il faut attendre 10 secondes avant de décrocher un appel, une heure avant de répondre à un message, trois jours avant de l’inviter à sortir.» L’Enfer sur Terre.

Et pourtant. «Chaque année, elle est qualifiée de «ringarde» ou de «trop commerciale». La Saint-Valentin, qu’on adore détester, n’en reste aujourd’hui pas moins toujours très célébrée en France.» Un sociologue éclaire la très sérieuse chaîne de télé LCI sur «ce paradoxe». Cette fête-là, elle est trop forte, en fait: «Même ceux qui font mine de la rejeter en bloc peuvent être rattrapés par leur romantisme de dernière minute: quand on croise un quidam tenant un bouquet de fleurs à la main, en acheter un pour l’élu(e) de son cœur relève du réflexe pavlovien.»

«Fall in love with Heidi!»

Même le futur média romand Heidi.News est tombé dans la marmite des petits cœurs rouges en communiquant aujourd'hui aux abonnés de sa newsletter: «Fall in love with Heidi! A la recherche d'un cadeau de dernière minute pour la Saint-Valentin? Offrez un abonnement et le statut de Membre fondatrice ou fondateur à votre Valentine ou votre Valentin, une surprise qu'elle ou il ne pourra qu'aimer... à la folie! Ou alors prenez une longueur d'avance en rejoignant vous aussi la communauté des amoureux de Heidi.news.

Les roses toxiques

Dans un autre registre, La Libre Belgique fait très fort aussi en nous apprenant que «pour les fleuristes […], la Saint-Valentin est, avec la Fête des mères et la Toussaint, la période la plus intense de l’année. En Belgique, les roses sont les fleurs coupées les plus vendues durant cette période, mais aussi durant le reste de l’année. Une période qui ravit les moins endurcis d’entre nous, de jolies fleurs de tous les coloris… Que demander de plus? Pourtant, les fleurs ne sont pas sans risques», disent «des chercheurs» qui «ont déterminé que l’exposition […] aux pesticides est élevée».

Bref, foin de toxicités – non, pas foin, après tout, amies Valentines et amis Valentins en ce jour béni des feux de l’amooooour – car nous avons découvert dans L’Express qu’il y a «plus agaçant que le selfie», c’est le «lovefie».

Eloquents extraits: «Inutile d’appeler Nina pour la questionner sur sa vie sentimentale. Tous ses amis sur Facebook, Instagram, Snapchat et Twitter savent qu’elle est en couple avec Jules. Voici bientôt un an que ces deux-là ont échangé leur premier baiser […] et depuis, ils ne se quittent plus. Nina-Jules, Jules-Nina. Collés serrés H24. En témoignent les dizaines de stories que la jeune fille publie chaque jour […]. Pour l’heure, le trentenaire et sa dulcinée bronzent sur les plages de Dubaï. Et c’est la surenchère du bonheur 2.0. Photos des tourtereaux enlacés les pieds dans l’eau turquoise, […] sirotant un mojito, les yeux dans les yeux, au bord de la piscine.»

Des choses bizarres…

En ce jour béni, donc, (ne) nous apprend (rien) L’Echo belge – toujours aussi forts, les Belges, avec ces sujets-là! – que «tout le monde reçoit de nombreux mails avec des idées de cadeaux de Saint-Valentin et des messages comme «une soirée romantique avec des bulles» ou «surprenez votre amoureux», ad nauseam. En plus, «les gens vous disent les choses les plus bizarres le 14 février», des choses comme: «Tu ne seras tout de même pas seule le jour de la Saint-Valentin?» En réalité, «les célibataires endurcis et les personnes voulant vraiment vivre seules sont plutôt rares, beaucoup d’entre elles se retrouvent seules suite aux aléas de la vie. Il n’y a pas d’âge pour vivre seul. Même si ce groupe de personnes est très divers, il est confronté à des problèmes spécifiques et des préjugés tenaces.» Alors on ferait mieux de dire, solennellement, gravement:

Sois contente d’être seule. La Saint-Valentin coûte très cher

En fait, quand tu es seule – on continue à s’adresser à Madame, car c’est elle, la star du jour; Me Bonnant, le célèbre avocat de la place genevoise, le disait encore mercredi soir dans l’émission Dans la tête… d’un macho sur la RTS – «tu peux faire ce que tu veux, quand tu veux et avec qui tu veux. Tu peux manger des tonnes d’ail, ne pas t’épiler les jambes et tu ne dois pas te battre pour avoir la télécommande. Tu n’es pas réveillée par les ronflements de ton partenaire. Le dimanche, tu ne dois pas assister aux matchs de foot dans le froid ou être gentille avec des beaux-parents énervants.»

La morale de l’histoire: «Heureusement, les gens ont pris conscience qu’être seul peut également leur arriver. Heureusement, on réalise enfin que vivre seul n’est pas une tare.» Et que la Saint-Valentin, dans ces cas-là, ce n’est pas rien que des niaiseries, c’est surtout tellement inutile. Aussi inutile que cet article.


Retrouvez toutes nos revues de presse, notamment Les 10 bonnes raisons d’aimer/haïr la Saint-Valentin (14.02.2018)

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