Exergue

Les Femen, entre Warhol et l’entarteur

Avec leurs seins nus, leurs slogans bouffons et leurs fleurs dans les cheveux, les Femen testent les limites des sociétés dans lesquelles elles évoluent.

Les femmes ont raison de se rebeller contre les lois car nous les avons faites sans elles. «Les Essais», Montaigne (1533-1592)

Doit-on avoir un avis sur tout? Sur les Femen, par exemple, ce mouvement né en Ukraine en 2007, devenu international grâce aux actions spectaculaires de ses militantes qui interviennent là où elles estiment les droits des femmes bafoués. Doit-on être pour ou contre leurs seins nus, leurs couronnes de fleurs et leurs poings levés? Pour ou contre leur combat dont l’efficacité repose sur la complaisance des médias? Entre Warhol et l’entarteur, faut-il voir dans leurs happenings l’héritage du surréalisme ou le recyclage de la stratégie de conquête de Benetton? Je suis partagée. J’aime bien leur féminisme pop, leur usage malin des médias, leur jeu avec les stéréotypes et l’habile renversement du code de la femme objet. Je ne suis pas folle en revanche de la logique dans laquelle elles se sont enferrées: le toujours plus, et la frénésie qui va avec, pour maintenir la tension médiatique. Les Femen ont incontestablement l’intelligence de leur époque, sa bêtise aussi. Mais cela ne fait pas une opinion.

Alors je constate. Je constate qu’elles bénéficient de la sympathie de tous quand elles manifestent devant l’ambassade d’Iran à Kiev par solidarité avec Sakineh Mohammadi Ashtiani, accusée d’adultère et condamnée à la lapidation. Je remarque que leur crédit s’écorne quand elles viennent déguisées en nonnes, le buste tagué de slogans, faire leur happening dans la manifestation organisée par Civitas contre le mariage pour tous. Et qu’elles sont carrément condamnées par l’opinion et la classe politique quand, suite à la renonciation de Benoît XVI, elles entrent topless dans Notre-Dame pour sonner les cloches en signe de victoire. Je le dis honnêtement, cela m’a gênée aussi. Mais le malaise ne fait pas davantage une opinion. Les laïcs ont parlé de mauvais goût, les chrétiens de blasphème. On a dit: les Femen dépassent les bornes. Bien sûr puisqu’elles testent les limites, les miennes, les vôtres, celles de la société dans laquelle elles évoluent. Pas étonnant que le magazine satirique Charlie Hebdo leur ait ouvert ses portes pour un numéro spécial 8 mars sous le slogan: «Mêmes combats. Mêmes ennemis».

Alors coup médiatique ou mouvement de fond? Je n’en sais rien et cela m’est égal. Les Femen n’ont pas fait vœu de vertu; elles ne veulent pas être parfaites mais actives. Elles avancent, recrutent, maîtrisent leur image – «les poings levés, c’est pour mettre en valeur les seins», dit l’une d’entre elles – et multiplient les actions pour ne pas disparaître du radar. «Qu’en pensent les vraies féministes?» se demandent scandalisés plusieurs internautes. Mais de quelles vraies féministes parle-t-on? Les Femen ont justement réussi à mettre en évidence un fait qu’il faudra bien finir par comprendre: il n’y a pas un seul féminisme mais plusieurs, dont les origines, les priorités et les objectifs sont parfois contradictoires. C’est une pensée en mouvement, et les Femen en sont une incarnation très contemporaine.

Au fond, je les aime bien ces filles qui ont le sens de l’action et de la photo qui l’éternise – mais cela ne façonne toujours pas une opinion.

«Qu’en pensent les vraies féministes?»

se demandent scandalisés certains internautes

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