Opinion

La femme prisonnière des stéréotypes

Réagissant à un article du «Temps» sur la femme de 50 ans, Sandra Citi, professeure à l’Université de Genève, dénonce des stéréotypes sexistes hérités d’une société qui serait restée patriarcale.

A peine treize jours après le 8 mars, une journée par année pour mettre les femmes à l’honneur, Le Temps nous ramène brutalement à la réalité, avec son article: «Cinquante ans, un âge si ingrat pour la femme.» Une avalanche de stéréotypes sexistes, claqués à la figure, avec un grand titre en première page, et une page entière à l’intérieur: merci Le Temps de nous avoir rapidement remises à notre place après une respiration de courte durée!

L’article en question: Femmes, 50 ans? Le nouvel âge ingrat

La protagoniste du texte, Elodie, est une femme, ce qui nous rappelle qu’avoir deux chromosomes X ne donne pas la moindre immunité aux attaques des virus culturels les plus mortels. Elle nous raconte comment la cinquantaine l’a bouleversée. Un jour, en voyage à Vienne, «elle porte une guêpière façon cabaret, elle est la reine de la soirée». Le lendemain, des choses terribles se passent: son corps ménopausé change. La hanche lâche pendant un exercice de yoga. Ses rides augmentent. Face à ce désastre même la chirurgie esthétique ne devient qu’une mascarade… quelle horreur! Tout ce qui est si important, si valorisant pour une femme s’en va: la silhouette parfaite, être «bankable» sur le «marché de la séduction», le vagin lubrifié, les yeux coquins, la bouche pimpante… tout est parti! Par conséquent, plus aucun homme ne regarde Elodie: elle devient subitement invisible («Un homme s’est approché de nous et lui a proposé un verre sans m’en offrir un, ni même me regarder. Le choc!»).

La tragédie existentielle d’Elodie

Voilà la tragédie existentielle d’Elodie: ne plus être regardée par les hommes, être considérée comme une MILF sur les sites de rencontres online, avoir le vagin fossilisé. Et voici donc le message implicite de l’article: les femmes ne sont que des objets sexuels, leur valeur s’écroule quand elles ne sont plus désirées par les hommes. Leurs intérêts, leurs activités, leur profession, leur travail, leur créativité ne comptent pour rien (bien que cela lubrifie le cerveau et le portefeuille, mais pas le vagin). A la fin de ce portrait accablant, la protagoniste est contrainte d’adopter une vision différente, compte tenu du fait qu’elle n’est plus «bankable». Après trois ans de «travail intérieur intensif, méditation et yoga», elle s’autonomise et, soudainement, elle commence à se plaindre de stéréotypes sexistes de la société (qu’elle a par ailleurs contribué à promouvoir auparavant): «Je suis fâchée contre cette société qui rejette les femmes dès qu’elles changent de silhouette ou deviennent ridées. Pour moi, une belle femme est une femme vivante, lumineuse, joyeuse, quel que soit son âge! Malheureusement, les hommes et les magazines ne voient pas les choses comme ça…»

On pourrait se réjouir de cette épiphanie, quoique tardive, si ce n’est que la mesure de cette nouvelle libération est calibrée exclusivement sur la relation avec les hommes: «Je discute avec les hommes sans arrière-pensée; si je devais rencontrer quelqu’un maintenant je peux envisager presque sereinement le fait de ne plus jamais refaire l’amour.» Bonjour les pires stéréotypes sexistes et la vision patriarcale des femmes répandue depuis des siècles par les traditions religieuses et reprise par les conservatismes de tout bord: il n’existe que deux catégories principales de femmes(-objet), 1) les putes (à regarder, désirer, posséder, diaboliser, violer, lapider, ou tuer), 2) les vierges (ou épouses fidèles) à protéger et à idéaliser (et voiler, ça sert à réduire les regards masculins, au cas où). Et les ménopausées? Rejetées dans les limbes de l’érotisme.

Et les hommes?

Dans la réalité, les choses sont plus complexes et symétriques que l’article ne le fait croire. D’abord, pas toutes les femmes vivent que du regard des hommes, et la ménopause s’articule, physiquement et psychologiquement, de mille manières différentes. Le psychiatre auteur du livre mentionné dans l’article nous rappelle que les hommes matures doivent aussi, à un certain moment, «restructurer leur ancien moi pour une nouvelle fondation» (peut-être leur libido change également?). Mais ceci est très brièvement mentionné, car la presque totalité de l’article se concentre sur le drame existentiel post-ménopause des femmes (ou plutôt du seul type de femme choisi par Le Temps) quand les hommes ne les désirent plus. Car on le sait, il ne faut pas trop parler des malheurs et des pertes potentielles de capacités masculines, tandis que faire ça avec les femmes est un sport bien plus facile et très populaire, à l’ère de la misogynie putino-trumpesque.

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