#BruissementsDigitaux

Femme, queer, transsexuel et candidate

Notre chroniqueur fouille les circonvolutions du Net politique et des politiques sur le Net

Ce matin, les yeux rivés sur un téléphone portable crachotant les insipides nouvelles de mes amis virtuels – du type: mon bébé n’a pas fait sa nuit; regardez comme je suis belle, moi et mes lèvres qui s’arrangent systématiquement pour former des «o»; mes pieds disgracieux sur une plage lointaine ou encore moi conseiller d’Etat genevois, je fais du roller –, je fus extirpé de cette lente mais inexorable addiction à l’insignifiance du monde (et son dédain tout autant addictif) par une manchette. Celle de l’hebdomadaire Gauche Hebdo qui titrait: «Une trans candidate au Conseil municipal de la Ville».

Passée la curiosité assumée d’en savoir un peu plus sur cette courageuse qui se lance à l’assaut du Conseil municipal de la Ville de Genève, je me souvins du tollé que suscita la simple évocation par les médias de la couleur de peau du nouveau patron de Credit Suisse, le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam. Quel crime n’avait-elle pas commis en ne se limitant pas à décrire ses compétences et non ses attributs.

Bigre! Je fus immédiatement saisi de frissons accompagnés de sudations excessives à l’idée de devoir me préparer à un déferlement massif de commentaires indignés, voire révulsifs, quant à la manière dont la presse avait traité cette candidate communiste. Il n’en fut rien. Après tout, pourquoi plusieurs miracles ne pourraient-ils pas survenir durant les fêtes pascales?

La cruelle absence du journal dans une caissette vide me contraignit à me reporter sur Le Courrier, qui avait eu, lui aussi, l’outrecuidance d’interroger mon sujet de convoitise. Miracle il n’y avait pas eu, l’intéressée assumant pleinement de parler publiquement de son identité sexuelle. A 39 ans, Annick Ecuyer, petite-fille du fondateur du Parti du travail, a décidé de faire de son corps un programme politique. «Femme, queer, trans, je fais face à des difficultés spécifiques, je veux démanteler un système qui soutient ces oppressions croisées», déclare au quotidien celle qui fut «un mec très renfermé» pour devenir «une femme épanouie».

Je ne pus m’empêcher de questionner la cohérence de ceux qui avaient vilipendé les médias pour avoir mentionné la couleur de peau de Tidjane Thiam mais qui soutiennent ceux qui évoquent l’orientation sexuelle d’Annick Ecuyer. «S’il se revendique et définit comme «Black» et en fait un élément important de son identité, alors oui, les médias peuvent en parler», nous répond le socialiste Sylvain Thévoz.

Je me dis alors que, si les médias ont osé parler du nouveau patron «black» du Credit Suisse parce qu’il était bel et bien une exception dans le monde bancaire, ils ne sont pas encore prêts à parler du premier transsexuel dans un organe législatif sans le consentement de l’intéressée.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.