Au lendemain de la libération de leur fils Stéphane, les volets de la maison de Pierre et Carmela Lagonico sont longtemps restés fermés. Beaucoup de volets. Obstinément fermés. Comment revenir dormir dans son cocon lorsqu'il a été saccagé? Les sonneries lancinantes du téléphone grâce auquel les ravisseurs s'infiltraient chez eux pour proférer des menaces de mort, exiger de l'argent, tester l'angoisse de leurs proies y résonnaient encore, comme les pas des policiers qui y avaient établi leur QG. Et la peur. Peur de ne pas comprendre les instructions des malfaiteurs, peur qu'ils s'en prennent à d'autres membres de la famille, peur de découvrir le corps de son enfant dans le coffre de sa propre voiture lorsqu'on va vérifier, à 2 heures du matin, hanté par un terrible pressentiment.

Volets fermés, comme une ultime tentative pour protéger encore un peu de sa sphère intime soudain devenue publique. Pour ne pas entendre les mots qui vont faire mal. «L'affaire Lagonico» tout d'abord, un raccourci qui ne dit pas qui est victime et qui est agresseur et qui, dans dix ans peut-être, laissera dans les mémoires la trace vague d'un bandit qui se serait appelé ainsi. Ou cet autre vocable, «arrogant», qu'a utilisé Christian Pidoux pour qualifier son otage et qui, repris par les médias, se transformait en une sanction imméritée. La mère de Stéphane en a pleuré toute la nuit.

Car derrière ces volets fermés, il y a une femme ouverte. Sensible, généreuse, chaleureuse, Carmela Lagonico est de celles qui touchent. Au sens concret du terme aussi, embrassant, entourant l'épaule, tenant la main de ses interlocuteurs. Diva, concierge ou ministre, chacun a droit avec elle aux mêmes égards, au même respect, aux mêmes sourires. Peut-être est-ce aussi une façon de se faire pardonner d'avoir eu le privilège de naître belle, douée et fortunée?

Elle a vu le jour à Albertville, au bord du lac Tanganyika, dans le Congo belge devenu Zaïre puis République démocratique du Congo. Une enfance heureuse entre un père turc et une mère lituanienne, lui industriel, elle portée sur le ballet, le piano et la bienfaisance comme cela s'appelait alors. Trois sœurs. Une éducation classique qui exigeait un bon bulletin scolaire avant d'autoriser les plaisirs, danse, tennis, théâtre où elle a notamment joué le rôle d'Anne Frank. Juive, elle a été scolarisée chez les religieuses catholiques et assistait tous les matins à la messe. Son esprit d'ouverture, elle le perfectionnera ensuite en épousant Pierre, un homme d'origine grecque, né à Alexandrie et de religion orthodoxe. Roméo et Juliette disait-elle en riant, lorsque nous l'avions rencontrée avant le drame. Car, depuis, elle refuse les interviews et répugne à voir son nom dans les journaux.

Mais restons encore un instant au Katanga, cette opulente région minière qui attise alors les convoitises et qui connaîtra une indépendance éphémère avant que les forces de l'ONU ne brisent, en 1963, la sécession dirigée par Moïse Tschombé, un ami de son père que seul un hasard a retenu d'être à ses côtés le jour où son avion a été détourné sur l'Algérie, où Tschombé est mort dans des circonstances jamais élucidées. Bref, c'est au Katanga que Carmela Lagonico est confrontée pour la première fois à l'irruption de la violence dans sa vie, aux coups de feu, à des moments d'insécurité totale et de panique. Avec sa famille, elle se réfugie tantôt en Afrique du Sud où, choquée, elle découvre l'apartheid, tantôt en Europe. Plus tard, il lui faudra presque dix ans pour ne plus sursauter en entendant une portière de voiture claquer.

Elle avait cru trouver en Suisse un havre de paix, un refuge où rien ne pouvait arriver. Elle était arrivée à Lausanne pour y étudier le droit, une girafe en peluche sous le bras. C'était son animal fétiche. Parce qu'il représentait toujours le Congo dans les livres de géographie de son enfance, pense-t-elle. Mais on ne peut s'empêcher de noter que, comme elle, la girafe est élégante, pacifique, et que son long cou lui permet de croire qu'elle peut survoler la mêlée. Carmela Lagonico l'a survolée longtemps, jamais mesquine mais digne et altruiste, jusqu'à ce que le rapt de son fils réveille cette ancienne blessure africaine qu'elle croyait avoir oubliée.

Très vite en effet, jeune étudiante, elle a joué de sa liberté toute neuve, arborant un drapeau katangais fiché sur l'antenne radio de sa voiture. Elle avait choisi d'étudier le droit parce que l'injustice la révoltait. Elle voulait défendre la veuve et l'orphelin. Dans sa volée, il y avait plein de gens passionnants avec lesquels elle est restée liée. Puis un jour, un homme qu'elle avait de prime abord (mal) jugé, le trouvant intimidant et réservé, l'a conduite au bal hellénique du Palace. Ils se sont disputés toute la soirée parce qu'elle adorait danser et lui pas. Mais ils se sont bien vite découvert d'autres goûts communs et beaucoup de complicité.

Lorsque ses enfants sont nés, quelques années après son mariage, Carmela Lagonico, «vieille école» comme elle dit, a choisi de s'en occuper elle-même, d'être là pour les goûters et les devoirs. Pendant une vingtaine d'années, elle n'a travaillé que comme expert à l'Université, pour les examens de droit. Elle s'est spécialisée en droit européen, tout en apprenant l'italien, la guitare, la danse orientale et dieu seul sait quoi encore. De fil en aiguille, grâce à son entregent et à ses amitiés, elle a présidé plusieurs associations

caritatives dans lesquelles son dynamisme a fait merveille.

Jusqu'à cette veille de Noël 1998 où, pendant quarante-cinq heures, elle et les siens ont été précipités dans l'horreur.

Aujourd'hui, elle pense que sa joie de vivre est définitivement brisée. Malgré la touchante solidarité des gens qui l'entourent, malgré l'union de sa famille, malgré sa fille qui, psychologue, s'efforce de désamorcer l'angoisse des siens, malgré le fait que son fils a enfin pu dire sa souffrance devant la Cour et être entendu. Le soir où Stéphane avait été libéré, déjà, tous les quatre n'avaient pas voulu se séparer pour dormir, et avaient fait placer des lits de camp dans la chambre d'hôtel où ils avaient trouvé refuge. Mais l'amour seul ne peut effacer la douleur et le sentiment d'extrême vulnérabilité qui résulte d'un kidnapping. Il y faudra encore du temps et des soins, et surtout que justice soit rendue.

L'histoire de Carmela Lagonico avait commencé comme un roman. Elle est devenue destin.

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