Elles ont consenti. Si elles ne se sont souvent pas vraiment débattues, c’est qu’elles étaient un peu d’accord. Voilà le doute qui plane sur une partie des témoignages d’abus sexuel à l’encontre du producteur Harvey Weinstein. Coïncidence? Son procès a démarré le 6 janvier dernier, au moment où paraissait le livre de Vanessa Springora, Le Consentement. Qui raconte sa relation charnelle avec l’écrivain Gabriel Matzneff, 50 ans quand elle en avait 14, puis sa terrible descente aux enfers. Dans les deux cas, la même question se pose: comment ces femmes se sont-elles retrouvées dans de telles situations? Le livre de Springora propose une piste.

On ne peut pas se contenter de dire que Weinstein et Matzneff sont deux prédateurs sexuels. Certes, ce sont deux hommes de pouvoir. L’un était le producteur le plus puissant d’Hollywood. L’autre était un écrivain adulé par l’intelligentsia parisienne, bien qu’auteur de textes louant les délices de la pédophilie. Et les deux ont utilisé leur notoriété, leur influence, pour assouvir leur fort appétit sexuel. Certes, ils ont intelligemment développé une stratégie pour parvenir à leurs fins. Weinstein appâte sa proie avec de potentiels rôles. Matzneff la bombarde quotidiennement de lettres galantes. Les deux se montrent rassurants, l’un en s’avançant accompagné d’une assistante, l’autre en affichant une «délicatesse exquise». Enfin, ils ferrent leur proie, grâce à toute l’ambivalence de leur stratagème. Le magnat du cinéma arrive avec le contrat à la main et sa puissance de créateur et de destructeur de réputations. Tandis que la star littéraire réitère constamment sa flamme tout en isolant sa conquête de ses attaches scolaires et familiales.

Jamais de menace physique

Mais il n’y a jamais de menace physique. Weinstein ne contraint pas les femmes qu’il abuse d’un couteau ou d’une quelconque arme. Matzneff ne conquiert pas, semble-t-il, les adolescentes par la force. D’ailleurs, beaucoup de femmes abusées par Weinstein n’ont d’abord pas porté plainte, parce qu’elles avaient peur pour leur carrière, pour leur image auprès de leurs proches. Ou honte. Et les jeunes amoureuses de Matzneff sont restées silencieuses. Springora va d’ailleurs jusqu’à dire: «Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant?» Les victimes de Weinstein qui ont porté plainte ne disent pas cela. Mais elles pourraient probablement, comme Vanessa Springora, invoquer autre chose.

Alors que ces femmes cherchent un sauveur altruiste, elles tombent sous le joug d’un égoïste sans scrupule. Voilà le drame

L’emprise. C’est le nom de cette zone grise. De cette zone de vulnérabilité, «cet infime interstice par lequel des profils psychologiques comme celui de G. peuvent s’immiscer», explique Vanessa Springora. Dans le cas de Weinstein, cette vulnérabilité est évidemment l’espoir de ces femmes de faire une carrière au cinéma qui désactive leur système d’alerte, qui leur fait prendre des risques qu’en d’autres circonstances elles auraient peut-être considérés comme démesurés. Dans le cas de Matzneff, cette vulnérabilité se loge dans la fragilité que porte une jeune fille issue d’une famille disloquée. Alors que ces femmes cherchent un sauveur altruiste, elles tombent sous le joug d’un égoïste sans scrupule. Voilà le drame.

L’emprise psychologique

Bien qu’existant depuis toujours, l’emprise psychologique est longtemps restée ignorée. C’est seulement depuis trois ou quatre ans que l’on trouve une information grand public sur le sujet. «L’emprise psychologique comporte de nombreuses facettes et rien dans notre éducation ni au cours de nos études ne nous permet de comprendre et encore moins de déjouer ses mécanismes», affirme Christel Petitcollin dans son livre Se protéger de l’emprise psychologique (2018). La spécialiste va même jusqu’à comparer le phénomène d’emprise à une forme d’hypnose qui menacerait le discernement. Et pourrait aboutir à un consentement extorqué. Ou plutôt un viol de la conscience. Après cinquante ans de libération sexuelle, il manque à l’évidence un mode d’emploi de celle-ci, qui fasse la distinction entre liberté et dignité, c’est-à-dire respect de soi et d’autrui.

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Aujourd’hui, la roue de l’histoire s’est brutalement mise en marche. Pour Harvey Weinstein, le verdict devrait tomber ces prochains jours. Le procès de Gabriel Matzneff est prévu en septembre 2021.