Chronique

Les femmes d’Arabie saoudite au volant

Tous les médias l’annoncent: l’Arabie saoudite va mettre fin à l’interdiction de conduire des femmes. La belle affaire! Il faudrait plutôt en profiter pour marteler ce qu’est ce royaume archaïque et ce qu’il impose à ses habitants, estime notre chroniqueuse Marie-Hélène Miauton

Le Temps l’annonçait dès ce mercredi: l’Arabie saoudite permettra à ses ressortissantes de conduire à partir de juin prochain.

Sur ce sujet: Les Saoudiennes prennent le volant

Tout comme les hommes, quel progrès! Il faut dire que le nouveau monarque depuis 2015, Salmane ben Abdelaziz, est moins rigoriste que ses prédécesseurs. L’an dernier, il a réduit les pouvoirs de la célèbre Mutawa (Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice) chargée de faire appliquer la loi islamique dans le pays, tant ses agissements étaient arbitraires et violents.

Dès lors, les femmes se dévergondent. On apprenait récemment que certaines laissaient apparaître quelques cheveux au bord de leur voile et que d’autres osaient en assortir la couleur à celle de leur manteau. Mais ce ne sont là que quelques pionnières car la loi interdit toujours aux femmes de sortir sans leur abaya noire, qui leur couvre intégralement le corps et la tête. Le royaume des Saoud reste donc en queue de peloton en matière d’égalité des genres selon le Forum économique mondial, ce qui ne l’a pas empêché d’être élu au sein de la Commission de la condition de la femme aux Nations unies. Aberrant!

Ce que dit Amnesty

Indépendamment du sort réservé aux femmes, rappelons le niveau social du pays. En 2015, selon Amnesty International, on y pratiqua 158 condamnations à mort par décapitation, ce qui fait beaucoup pour 31 millions d’habitants (28 aux Etats-Unis cette année-là, pour 321 millions!). Il faut dire que la peine de mort est largement distribuée par les juges en l’absence de code pénal. Y donnent droit l’homicide, le viol, le vol à main armée, la sorcellerie, l’adultère, la sodomie, l’apostasie, le prosélytisme non musulman, le trafic de stupéfiants, le sabotage, l’espionnage, ainsi que la trahison ou la défiance vis-à-vis de la famille royale. Ce dernier point a permis l’exécution de 47 opposants chiites en une seule journée sanglante, le 2 janvier 2016. Demander, même très pacifiquement, des réformes est interdit. En 2013, le blogueur Raif Badawi, qui avait osé quelques critiques, avait été condamné à 7 ans de prison et à une flagellation sur la place publique comportant 1000 coups de fouet, rien de moins. Par ailleurs, le royaume figure en 168e position sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2017.


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A noter enfin que l’abolition de l’esclavage introduite en 1968 (juste avant Oman et la Mauritanie) n’est pas appliquée. Aminetou Mint El Moctar, lauréate du Prix des droits de l’homme de la République française, affirme: «L’Arabie saoudite est réputée pour l’esclavage. Accusées de crimes ou de péchés, des jeunes femmes des Philippines, d’Inde ou du Pakistan sont parfois liquidées après avoir été séquestrées et violées et renvoyées chez elle dans un cercueil.» Et c’est un secret de Polichinelle qu’il y perdure un important trafic de femmes avec la Mauritanie. Explication: le salafisme et le wahhabisme prétendent que l’abolition de l’esclavage est contraire aux lois islamiques et aux textes coraniques. CQFD.

Ce que dit la Suisse

Ajoutez à cela la boucherie yéménite, entreprise pour combattre l’influence iranienne, sans que soit envisagé un cessez-le-feu ou un corridor d’évacuation des civils, et vous aurez rapidement dressé l’élogieux portrait de cette nation que toutes les démocraties occidentales affectionnent. A laquelle elles vendent des armes par milliards, à laquelle elles achètent son pétrole, avec laquelle elles commercent et entretiennent des relations diplomatiques cordiales. Interlocuteur privilégié des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne, elle l’est aussi chez nous, comme l’exprime le site de la Confédération: «Pour la Suisse, l’Arabie saoudite, gardienne des principaux lieux saints de l’islam, très grand producteur mondial de pétrole, siège du Conseil de coopération du Golfe, membre du G20 et pays influent de la région du Moyen-Orient, est un partenaire de premier plan.»

Face à cette hypocrisie occidentale et à cette indifférence onusienne envers le royaume saoudien, les femmes qui peuvent enfin prendre le volant, vous comprendrez aisément que cela me laisse de glace.

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