Violences

Les femmes se déchirent sur #Metoo

Dans le sillage de l’affaire Harvey Weinstein, un collectif de féministes répond à la tribune cosignée par Catherine Deneuve et 99 autres femmes pour la «liberté d’importuner». Le débat fait rage sur les réseaux

La solidarité féminine se fissure dans le sillage de l’affaire Harvey Weinstein. Mardi, 100 femmes dont Catherine Deneuve et la journaliste Elisabeth Levy ont cosigné une tribune à contre-courant dans Le Monde. Pas question pour elles de céder à la «vague purificatoire»: «Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle.» Ni une, ni deux, un collectif de féministes parmi lesquelles la militante Caroline De Haas a rétorqué mercredi sur le site FranceTVInfo: «Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès.»

«Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste.» Ecrivaines, comédiennes ou chercheuses, les signataires de la tribune du Monde ont une hantise, que la société corsète définitivement les rapports humains. Soucieuses de prouver que non, toutes les femmes ne sont pas unies derrières les hashtags #metoo ou #balancetonporc, elles condamnent la délation tous azimuts, l’éternelle victimisation des femmes et la criminalisation de l’homme. Au nom de la responsabilité individuelle et sans grands égards envers les victimes.

«Causette» corrige la copie

Selon elles, «les accidents qui peuvent toucher le corps d’une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité». Le magazine Causette, qui a amendé l’intégralité de la copie de commentaires de ses journalistes, reformule avec humour: «Les mains baladeuses sont un accident. Les baisers forcés, un concours de circonstances. Et ces hommes ne contenant pas leurs pulsions, c’est la faute à la fatalité.» La dessinatrice et blogueuse Emma y est aussi allée de son trait de crayon acéré pour railler le «harcèlement mondain». 

Représentantes du «vieux monde»

Alors que la parole des victimes se libère, pas question pour le collectif de féministes de laisser des représentantes du «vieux monde» entretenir une délicate ambivalence entre drague et agression, et refermer ainsi la chape de plomb à peine soulevée. «Nous n’avons pas honte. Nous sommes debout. Fortes. Enthousiastes. Déterminées. Nous allons en finir avec les violences sexistes et sexuelles», clament les signataires dans leur appel.

«Les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter». Et bim! C’est le début de la fin du patriarcat, et oui le monde va changer et ça va être terrible», ironise @aureliemathis.

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En se positionnant en grande prêtresse qui surplombe le débat, en prônant une forme de résilience face aux «frotteurs du métro», Catherine Deneuve et ses comparses agacent. «J’apprécierais de ne pas recevoir de leçons de tolérance envers le harcèlement, d’une femme qui n’a jamais dû prendre les transports en commun de sa vie. Merci», lance @ophe_elie.

En France, la ministre de l’Egalité Marlène Schiappa a pris ses distances et Ségolène Royal a dénoncé un «texte consternant». En Suisse, la productrice Pauline Gygax assène sur Facebook: «Chère Catherine Deneuve, vous êtes et resterez toujours mon héroïne. Mais là, votre fidélité au groupe, à la classe sociale (à la génération?) qui est la vôtre vous emblizzarde la pensée. Il doit s’agir d’un moment d’égarement.»

Jadis, les «343 salopes»

Au cœur de la débâcle, l’actrice garde toutefois des soutiens: «On peut ne pas partager le point de vue de la tribune signée par #Deneuve, note @eric_fallourd. Mais celle qui s’afficha, au faîte de sa gloire et au risque de sa carrière, parmi les «343 salopes», mérite mieux que des leçons de morale outrancières assénées à coup de hashtags simplistes et démagos.»

Victimes culpabilisées

Au cœur du débat, un conflit générationnel, réel ou fantasmé, entre la vieille garde et les tenantes d’un féminisme renouvelé émerge. Accusées de mener un combat d’arrière-garde, à la limite du syndrome de Stockholm, les signataires ne semblent pas comprendre que certains gestes autrefois tolérés ne le sont plus. Pire, dans un moment où le «trop» vaut mieux que le «pas assez», elles prennent un dangereux risque: étouffer la parole des victimes.

Dossier
Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

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