Si nous ne trahissions pas le libéralisme juridique des Lumières au profit du nouvel ordre sécuritaire, la question démocratique serait celle de la pressante – mais aléatoire – rénovation des rapports humains et sociaux entre les femmes et les hommes. Dont ceux néfastes du «machisme ordinaire» sous la «domination masculine» (Pierre Bourdieu). Ce rapport de force tue les flamboyantes Thelma et Louisa dans le beau road-movie féminin Thelma & Louise (1991) de Ridley Scott. Elles font le grand saut devant la cohorte policière de mâles surarmés et surtestostéronés qui les traquent.

En démocratie, l’égalité femmes/hommes est fragmentaire, car naturalisée en asymétrie sociale au nom de la liberté sexuelle. L’illustrent le différentiel salarial ou le contentieux politique, par exemple la présence féminine dans l’espace public dans les Etats religieux, selon la sociologue féministe Fatma Oussedik. Dispositif compensatoire: le quota mais aussi le rafistolage culturel de l’histoire – «néo-totalitaire», selon certains incrédules – dont celui de la toponymie urbaine, nouveau spasme égalitariste. Les plaques de rue au nom masculin sont rebaptisées au féminin. Viendront bientôt les bustes ou les statues, ces vestiges patrimoniaux de l’histoire que seul le Ministère de la vérité modifie dans 1984, éclairée dystopie de George Orwell.

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Le «féminicide»

Faut-il déboulonner la statue césarienne du général-cavalier Dufour pour y substituer l’effigie insurgée de Michée Chauderon, ultime personne exécutée à Genève pour sorcellerie (1652)? Traînée en justice «patriarcale» par des femmes haineuses, la «sorcière» mérite certes mieux qu’un cul-de-sac tristounet près du pont Butin. Pourquoi ne pas faire voisiner sur la place publique deux statues qui campent le destin commun des femmes et des hommes dans la dureté de la vie sociale?

Doit-on encore penser l’égalité humaine en essentialisant et en polarisant de fictives identités masculine et féminine?

La violence intergenre est-elle le signe ancestral de la prédation masculine sur les femmes? Celle qui remonte à la horde originelle tapie au fond de la caverne. Ancienne ou récente, pointant la criminalité apparente, l’archive judiciaire certifie la charge culturelle de la violence virile, sexuelle, létale ou non. Comment la qualifier pour la déjouer? Réponse dès 2019 du néologisme «féminicide» qui en balise le contentieux. Si «féminicide» réduit l’universalité normative et libératrice du libéralisme pénal issu de la Révolution des «Droits de l’Homme», il cadre la brutalité masculine sur les femmes. En outre, il permet d’en qualifier les strates anthropologiques.

La question des sorcières

Le «fléau mondial» du féminicide s’élève. En proportion moindre, le nombre d’hommes tués par leur conjointe augmente aussi. En Suisse, selon le Bureau fédéral de l’égalité, si un individu meurt toutes les deux semaines dans la férocité domestique, les femmes risquent leur peau davantage que les mâles et les enfants. La famille amplifie la dureté des rapports sociaux qui se délitent hors de la sphère domestique. Selon la même source, si 249 homicides sont commis entre 2009 et 2018, 74,7% des victimes sont féminines et 25,3% masculines. Les femmes sont surexposées à l’homicide. Entre féminicide et viol, y répondra peut-être une fois la «justice de l’intime», selon Antoine Garapon? Réplique à la guerre des sexes, elle escorterait la sanction imprescriptible des illégalismes masculins.

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Le néo-féminisme convertit la «sorcière» de jadis en rebelle sociale. Or, si des femmes haineuses accusaient les sorcières analphabètes, des juges ou des médecins humanistes tentèrent parfois de sauver ces «inutiles au monde», indigentes ou sexuellement immorales. Doit-on encore penser l’égalité humaine en essentialisant et en polarisant de fictives identités masculine et féminine? L’inégalité formalise les dominations sociales, économiques et culturelles. Il faut les déconstruire au même titre que le racisme lié à la culture esclavagiste. Le «féminisme est un humanisme», note la romancière et essayiste Belinda Cannone. Un «destin partagé» agrège les femmes et les hommes.

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Femmes-Hommes: nouveaux rapports. Conférences, Uni Dufour/Auditoire Jean Piaget/Rue du Général-Dufour-24 (programme: http://www.rencontres-int-geneve.ch/programme-2020/I)

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