Jusqu’en 1986, la Suisse avait un seul ambassadeur accrédité dans les six pays de l’Amérique centrale hispanophone. Il résidait à Guatemala City et veillait lui-même aux relations avec le Honduras et le Salvador. Il était assisté de deux chargés d’affaires a.i., l’un en poste à San José du Costa Rica, également responsable des relations avec le Nicaragua, et l’autre à Panama City.

La présence d’un ambassadeur dans cette région se justifiait essentiellement par l’existence de colonies suisses, qui y avaient prospéré depuis la fin du XIXe siècle. Un descendant de ces familles suisses a beaucoup fait parler de lui au cours des années 50, Jacobo Arbenz, devenu président du Guatemala en 1951. Chassé du pouvoir en 1954, il chercha à se réfugier en Suisse mais le Conseil fédéral le lui refusa. «Terre de sang», pays «merveilleux mais désespérant», selon le mot d’un diplomate français, le Guatemala a été depuis lors le théâtre de l’une des plus anciennes guérillas d’Amérique latine, qui n’a pris fin qu’en 1996.

Le choix du Guatemala comme résidence de l’ambassade de Suisse découlait de la prééminence reconnue de ce pays dans la région. Il était impensable d’établir l’ambassade dans un pays plus petit. Jadis siège de la Capitainerie générale espagnole, berceau de l’indépendance de l’Amérique centrale, le Guatemala, orgueilleux héritier de la civilisation maya, est le plus peuplé des Etats de l’isthme centraméricain.

C’est aujourd’hui le lieu d’une lutte permanente contre l’inégalité sociale et pour les droits de l’homme. La moitié de sa population de 14 millions d’habitants concentre l’essentiel de l’activité économique, en particulier dans les grandes exploitations agricoles: ce sont les descendants des soldats espagnols et des colons européens. Les indigènes, quant à eux, fractionnés (il n’y a pas moins de vingt-trois langues reconnues), pauvres et sous-éduqués, sont refoulés dans les montagnes et les vallées. Le régime démocratique est fragile, l’absence de classe moyenne, la soumission de la justice, la corruption de la police et la toute-puissance de l’armée, instruments de la répression et parfois liées à la criminalité, freinent le développement politique. La délinquance y est élevée, les bandes de jeunes sont un phénomène répandu et depuis vingt ans, le Guatemala est le terrain de la lutte entre les gangs de la drogue qui s’y sont implantés.

Le rôle des ambassades étrangères a toujours été important pour accompagner le mouvement des droits de l’homme et la marche vers la démocratie, protégeant autant que possible des activistes tels que Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix en 1992.

Mais en 1986, un autre pays retenait l’attention, le Nicaragua sandiniste, attaqué par des contre-révolutionnaires soutenus par les Etats-Unis. La Suisse devait pouvoir y intervenir très rapidement: ses coopérants étaient exposés à des coups de main des rebelles, qui ont fait trois victimes parmi les représentants d’ONG suisses. C’était physiquement impossible depuis Guatemala City. De ce fait, l’on nomma un ambassadeur au Costa Rica, qui pouvait se rendre en trois heures à Managua par la route. Il reprit aussi la charge de Panama City avant que la représentation suisse dans cette ville ne fût fermée en 1995.

Aujourd’hui, la Suisse renonce à son ambassade à Guatemala City et veut faire du Costa Rica (pays relativement développé de 4,6 millions d’habitants qui vivent en paix) le siège unique de sa présence en Amérique centrale. C’est comme si, mutatis mutandis, l’on fermait les ambassades en Belgique et aux Pays-Bas pour gérer les relations diplomatiques avec ces pays depuis le Luxembourg.

Trois raisons sont invoquées: la nécessité de faire des économies, qui conduit à la règle mécanique selon laquelle l’ouverture d’une nouvelle ambassade entraîne la fermeture d’une autre. Mesure contestable, dès lors que la pesée des intérêts se fait sous la pression de la comptabilité et non pas en fonction d’objectifs politiques. J’ouvre le Qatar, la Birmanie, je ferme le Guatemala… Pourquoi pas le Paraguay ou l’Uruguay? Pourquoi pas un pays de la région où l’on veut mettre une nouvelle ambassade?

D’autre part, le Costa Rica fait partie du groupe des cinq petits pays à l’ONU, partenaires de la Suisse, qui ambitionnent de rénover les méthodes de travail du Conseil de sécurité. Donc pas question de se priver d’un canal de communication direct pour un intérêt si fondamental de la diplomatie suisse…

Enfin, le meilleur argument tient à la réciprocité: le Costa Rica entretient une ambassade à Berne, le Guatemala non. Mais c’est le cas depuis près de trente ans!

La situation n’est pas satisfaisante. Certes, la Suisse doit se fixer des priorités: les pays voisins, le G20, et elle doit organiser sa représentation en conséquence. Mais doit-elle pour autant mutiler son réseau extérieur, la principale valeur ajoutée du DFAE par rapport aux autres départements? C’est aussi une priorité à laquelle il conviendrait de donner plus de ressources.

S’il faut ouvrir une ambassade ou se résoudre à en fermer, que ce soit au moins en vertu d’un concept d’ensemble, qui tienne compte de l’importance historique des pays, de leur poids spécifique et des intérêts à long terme de la Suisse. Déshabiller Jean pour habiller le petit Paul: est-ce une bonne stratégie?

S’il faut ouvrirune ambassadeou se résoudre à en fermer, que ce soit au moinsen vertu d’un concept d’ensemble et des intérêts suisses à long terme

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.