Drogue

Fernand Melgar répond à la HEAD: «Si c’était à refaire, je le referais»

La polémique continue entre le cinéaste et ses détracteurs au sujet du deal de rue. Critiqué par le milieu du cinéma, Fernand Melgar se félicite d’avoir vidé son quartier lausannois des dealers

Chers cinéastes en devenir, cinéastes confirmés, professionnel (le) s du cinéma et cinéphiles,

Au détour d’une conversation, hier en fin de journée, j’ai pris connaissance qu’une lettre ouverte à mon encontre avait été signée par plus de 200 personnalités ou étudiants du monde du cinéma. Elle doit probablement être en relation avec la récente polémique engendrée par ma tribune parue dans 24 heures le 24 mai dernier. Il y est question du fils de mes voisins, Gabriel, mort d’overdose il y a dix ans dans les bras de ses parents à l’âge de 18 ans. Il avait commencé à acheter de la cocaïne à 14 ans à des dealers devant son école de Saint-Roch à Lausanne.

[…]

J’ai posté ma tribune sur ma page Facebook et les réactions ne se sont pas fait attendre. Un débat vif mais plutôt de bonne tenue s’est instauré entre détracteurs et partisans du deal de rue. Au fur et à mesure de la lecture des posts qui s’accumulent par dizaines, je tombe sur ce commentaire laissé par un étudiant de 3e année du département cinéma (DC) de la HEAD: «Ça pue de savoir que le gars qui a écrit ça va enseigner à l’école dans laquelle j’étudie.»

Commentaires injurieux

J’ai alors essayé de nouer un dialogue en lui demandant d’étayer ses propos. Sa réponse a été claire: «[…] votre tribune populiste et unilatérale qui correspond étrangement à l’éthique de certaines de vos méthodes de tournage dont j’ai eu ouï-dire, mais n’ayant vu aucun de vos films je ne suis pas encore en position de pouvoir discuter avec vous. Je dis juste: votre tribune est à vomir et je ne me réjouis pas de vous croiser dans nos couloirs.»

Il s’est ensuivi une série de commentaires injurieux, voire menaçants d’autres internautes que l’étudiant en question a «likés». J’en ai fait part au directeur sortant du DC et il a fixé un rendez-vous pour le 31 mai avec l’élève indélicat pour une explication.

«Sans réfléchir, j’ai mis en ligne ces photos»

Le lundi 28 mai, alors que je me dirigeais vers mon bureau du Maupas, plusieurs dealers s’invectivaient: «Fuck ya, it’s my street!» Je me suis alors permis de leur dire qu’ils devaient arrêter de vendre de la drogue dans mon quartier. S’ils ne partaient pas, je les prendrais en photo et je publierais leur tête sur internet. Je me suis éloigné et j’ai pris deux photos d’eux avec mon portable. Un des dealers m’a lancé «I’ll kill ya!» et s’est mis à me courser. Je l’ai semé en utilisant le double passage de la cour intérieure du Maupas 8.

Arrivé dans mon bureau, le cœur battant, sans réfléchir, j’ai mis en ligne ces photos avec cette légende: «Voici 6 des 22 dealers qui attendent ce lundi 28 mai devant les collèges Pierre Viret et Saint-Roch la sortie des élèves. Comme pour tous mes films, mon métier est de documenter à visage découvert ce qui me heurte, quitte à ne pas me faire des amis […]»

Tel un électrochoc, ce post a généré depuis 8278 partages, 3700 likes et 2240 commentaires. Dès lors, cette polémique occupe sans discontinuer tous les médias romands, voire étrangers avec une ampleur sans précédent sur la question du deal de rue. Après vingt ans de léthargie, une vraie prise de conscience citoyenne et politique éclate au grand jour. Une réflexion globale pour endiguer ce fléau qui ravage ma ville et des solutions se profilent, qu’il s’agisse de la répression du deal de rue, de la lutte contre le trafic et les filières mafieuses ou de la prévention des addictions dans les écoles.

Le mercredi 30 mai, cédant apparemment à une vox populi grondante parmi les étudiants de la HEAD, le directeur du DC a annulé à la dernière minute notre rencontre avec l’élève qui m’avait insulté.

Sans nouvelles de la direction de la HEAD, le mercredi 6 juin, une semaine plus tard et après avoir mûrement réfléchi à la situation, je renonce la mort dans l’âme à mon poste d’enseignant au DC pour la rentrée 2018. Toutefois, je suis prêt à reconsidérer ma décision l’année prochaine, à condition qu’un nouveau directeur soit nommé à la tête du DC.

[…]

Aujourd’hui, je reste avec une certaine amertume de ne pas avoir pu rencontrer les étudiants et enseignants du DC pour dialoguer de manière constructive au sujet de ce pataquès. Je suis également triste d’apprendre par la bande qu’une lettre ouverte que je n’ai pas encore lue a été signée par 200 personnes de mon milieu professionnel et envoyée aux médias sans que personne ait pensé à m’en envoyer une copie. Et aussi que pas un seul collègue, et bien souvent ami, n’ait pris la peine de me contacter pour me dire «Melgar, tu déconnes. Viens boire une bière, faut qu’on en parle!»

Renaissance miraculeuse

Mais cette tristesse est vite balayée par la renaissance miraculeuse de mon quartier. Depuis ce lundi, plus un seul dealer en vue. Où sont-ils passés? Mystère. Quelle joie de rencontrer ses habitants qui, galvanisés lors de la manifestation sur l’esplanade de Chauderon du 30 mai dernier, ont décidé de reconquérir les rues qui leur avaient été confisquées il y a presque vingt ans. Les terrasses sont de nouveau pleines, les commerçants respirent, les personnes âgées s’arrêtent sur les trottoirs pour discuter, les enfants jouent dans la rue, les nuits sont calmes et les femmes, victimes régulièrement de harcèlement sexuel de la part des dealers, osent de nouveau s’aventurer dans le voisinage.

Quel apaisement de savoir que mon fils entrera bientôt avec tous ses camarades «chez les grands» à l’école de Saint-Roch. Et celui qui ne me croit pas, qu’il vienne me trouver et je lui ferai une visite guidée de mon quartier!

Au final, Gabriel ne sera pas mort pour rien. J’adresse ici toutes mes pensées à ses parents et à son frère, victimes d’une tragédie qui a brisé à jamais leur famille. Pour l’avoir vécu dans ma chair, la perte d’un enfant est un drame que je ne souhaite à personne, même pas à mes pires ennemis. Et si tout ça était à refaire, ce serait sans la moindre hésitation.


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