La vie à 30 ans

«Fernando» Melgar, l’art d’avoir deux fois raison

OPINION. Les protestations du cinéaste contre le deal de rue à Lausanne participent de sa tactique: il faut taper fort pour obtenir un résultat. Mais il le paie aussi en retour, selon notre chroniqueuse

Il a souvent dégagé une certaine véhémence. Discuter avec Fernand Melgar participe d’un duel d’arguments au sens littéral. Car il s’agit de se bagarrer. Il veut vous faire réagir, sortir de vos gonds. Cela m’est arrivé comme à mille autres, en l’interrogeant au sujet d’un de ses films. Il fait partie de ces gens qui ne craignent pas de se brouiller avec vous, que vous soyez journaliste, politicien ou même ami.

Je le soupçonne d’ailleurs de faire exprès: il pense que c’est en vous énervant que vous êtes le plus proche de la vérité, celle qui peut vous éloigner ou vous rapprocher. Il n’y a de lien fort qu’entre ceux qui savent s’engueuler, et puis, peut-être, se réconcilier.

J’ai regardé avec ces yeux-là ses interventions sur Facebook, au sujet du deal de rue dans le quartier lausannois du Maupas. Et surtout les milliers de commentaires qu’elles ont provoqués:

«Un vol spécial pour Fernando Melgar!»

Des gens d’accord avec lui, ou pas tout à fait, ou surtout pas du tout. Ceux qui l’insultent, le traitent de raciste, de facho, de social traître en disent au fond plus sur eux que sur lui.

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Mardi, il a réagi en mettant la photo d’un graffiti qui venait d’apparaître à deux pas de chez lui. Un bout de mur grisouille et ces mots: «Un vol spécial pour Fernando Melgar!»

Les plaies de nos villes

Cette manière de lancer à cet homme de 57 ans, passeport à croix blanche depuis longtemps, de retourner d’où il est venu, Tanger ou l’Andalousie, m’a troublé. L’injonction lui donne raison deux fois. Parce qu’elle rappelle qu’il fut aussi un migrant, un enfant arrivé ici clandestinement, qui sait de quoi il parle quand il dit la dureté des exils subis pour espérer. Et parce que la phrase sur le mur fait écho à l’un des souvenirs d’enfance dont il a parfois parlé.

Dans les années 1970, le jour où les Suisses votaient sur une des initiatives xénophobes dites Schwarzenbach, le voisin des Melgar était passé devant leur porte. Il y avait déposé une valise en carton. Le mur du Maupas, à Lausanne, ou les murs Facebook qui insultent Melgar, c’est toujours le même message.

On ne va pas régler le deal de rue ni le trafic de drogue en quelques posts, articles de journaux ou manifestations. Mais s’il s’agissait de montrer des choses déplaisantes de nous-même, de regarder en face les plaies de nos villes et de nos âmes, alors Melgar a parfaitement réussi. Je lui trouve beaucoup de courage.


Chronique précédente:

Kentucky Fried Chicken à Lausanne, ou mon assiette politique

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