Revue de presse

Festival de bienveillance interreligieuse avec le pape François à Abu Dhabi

Avec sa petite voiture sous les ors des Emirats arabes unis, le souverain pontife cherche à s’imposer en champion de la tolérance et du dialogue. Les autoritaires monarchies pétrolières lui font très pacifiquement écho

Ferveur! Le pape François vient donc d’arriver, ce mardi matin vers 10h locales (7h en Suisse), dans un stade d’Abu Dhabi pour une grande messe à laquelle doivent participer des dizaines de milliers de fidèles. Le souverain pontife, à bord d’un véhicule décapotable, a longuement salué la foule enthousiaste, estimée par les organisateurs à 170 000 personnes massées à l’intérieur et à l’extérieur du stade. Le souverain pontife «réclame la liberté de culte au Moyen-Orient», explique Courrier international, à l’occasion de cette visite aux Emirats arabes unis (EAU), qui représente «une première», indique l’Agence France-Presse.

Un pape aux Emirats, c’est une première

Son appel s’adresse très clairement aux leaders religieux du Moyen-Orient, de qui il attend qu’ils rejettent «la guerre» et instaurent donc cette fameuse «liberté de culte» dans une région majoritairement musulmane, selon la chaîne de télévision Al-Jazira: «La guerre ne crée rien d’autre que le désespoir, les armes n’apportent que la mort», a-t-il déclaré lors d’une réunion de plusieurs centaines de représentants de toutes les confessions. «Je pense notamment au Yémen, à la Syrie, à l’Irak et à la Libye», a-t-il ajouté. Le pape achève sa visite par cette messe en plein air, destinée en premier lieu à l’immense communauté d’expatriés – notamment philippins et indiens – qui représente plus de 85% de la population des Emirats.

Pour Libération, c’est clair: François se pose ainsi en «champion de la tolérance» depuis dimanche soir. «Les médias locaux sont mobilisés pour transmettre en direct chaque étape et chacun des instants «historiques» dans le programme du souverain pontife»: embarquement sur le vol Alitalia, entretiens avec le prince héritier, Mohammed Bin Zayed al-Nahyan – celui-là même qui a payé le séjour contesté du conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet – et avec l’imam d’Al-Azhar, haute autorité de l’islam sunnite. «Les deux hommes qui s’étaient déjà rencontrés au Caire l’année dernière ont signé «un accord historique» pour le dialogue entre les deux religions.»

Sur son site, la chaîne Sky News Arabia explique «comment les Emirats sont devenus la boussole de la tolérance et de la coexistence». L’année 2019 a été «décrétée année de la tolérance aux EAU où, depuis 2016, le poste de ministre d’Etat à la tolérance a été créé. Quelques mois plus tard, le projet d’un Institut international de la tolérance décernant un prix annuel a été mis sur les rails. La chaîne établie à Abu Dhabi soutient que l’acceptation de l’autre est à la base de la culture émiratie.» Noura al-Kaabi, ministre de la Culture et du Développement des connaissances des EAU, explique aussi à La Croix «le sens» de cette visite papale, comme «une incitation à chercher ce qui nous unit, au-delà des différences de foi et de culture».

Bref, la propagande va bon train au cœur de ce groupe d’émirats richissimes où «aucune sorte d’opposition politique» n’est tolérée, qui soutient «les régimes les plus autoritaires au Moyen-Orient, l’Egypte du maréchal Al-Sissi en tête», et qui vient de «renouer avec le régime de Bachar el-Assad en Syrie» en rouvrant l’ambassade des EAU à Damas. Le pape salue pourtant cette terre comme celle «qui cherche à être un modèle de cohabitation», mais qui contrôle sévèrement les médias et emprisonne les opposants politiques. C’est ce que déplorent les ONG Amnesty International et Human Rights Watch, qui «ont expressément demandé au pape François de soulever à Abu Dhabi la question des droits humains».

Il y a certes «beaucoup de symboles forts» actuellement aux EAU, où François, dans sa «petite voiture contrastant fortement avec le reste du protocole», s’engage dans la cour du palais princier escorté «par des cavaliers, […] tandis que des avions de chasse [saluent] le cortège depuis le ciel». Mais, «peu sensible aux cérémonies officielles, le pontife a assisté aux honneurs militaires affichant malgré tout un air assez grave», rapporte l’envoyé spécial de Radio France internationale. Regrettant sans doute que le régime très autoritaire de Riyad ait rendu toute visite impossible en Arabie saoudite, comme le soulève France 24. La chaîne d’info voit une forme de «repli stratégique» dans cette main tendue du Saint-Siège aux EAU.

Si le pape argentin les a choisis «pour son premier déplacement dans la rigoriste péninsule Arabique, c’est parce que les EAU sont les plus farouchement engagés dans la lutte contre l’islamisme radical mais surtout contre l’islam politique. Cette dernière préoccupation est même devenue l’obsession d’Abu Dhabi, […] où l’on ne craint pas d’établir une liste noire des organisations terroristes dans laquelle figurent non seulement Daech, Al-Qaida et le Hezbollah, mais aussi la filiale française des Frères musulmans, l’ex-Union des organisations islamiques de France», décrypte Le Figaro.

«Excellent coup de pouce»

Voilà sans doute pourquoi, à Beyrouth, L’Orient-Le Jour considère qu’on a affaire là à «un excellent coup de pouce pour le dialogue islamo-chrétien»: «Le Saint-Siège dialogue avec tout le monde dans un respect mutuel. C’est une priorité pour le Vatican. Nous n’avons aucun intérêt militaire ou économique. Notre seul intérêt est de sauvegarder les droits humains», affirme le nonce apostolique au Liban. Dans le fond, son discours bienveillant ne diffère pas fondamentalement de celui des EAU, dont le quotidien d’Abu Dhabi Emarat Al-Youm dit qu’ils «resteront un phare de la tolérance et de la cohabitation».

Il ne faut donc pas se leurrer sur des intentions qui seraient hors de portée du Vatican. «La visite du pape François a un rôle plus religieux que géopolitique», dit Luc Balbont, spécialiste des minorités chrétiennes au Proche-Orient, à Jeune Afrique: «Les chrétiens restent une population minoritaire dans la péninsule Arabique, constituée essentiellement de travailleurs expatriés qui font profil bas. Je ne vois pas véritablement comment la diplomatie vaticane pourrait intervenir, à part en prononçant des discours de paix.»

La visite dérange l’Iran chiite et les Qataris? Peu importe, le pape n’est pas là pour jouer «la carte de la réconciliation dans le Golfe»; l’objectif «est plutôt de tendre la main aux leaders musulmans, dans une logique de dialogue interreligieux», et non plus d’évangélisation, de colonisation ou d’alliance avec Israël. C’est sans aucun doute pourquoi le portail catholique suisse Cath.ch se montre tout aussi bienveillant en rappelant qu’«au lendemain de son élection», devant les journalistes à qui il expliquait «son choix du nom du saint d’Assise», l’Argentin évoquait «l’homme de la paix». Il est le «saint de la communion avec toutes les créatures de la terre», avait-il insisté.

Sous l’auréole de saint François d’Assise

Et de rappeler les symboles historiques éternels, qui expliquent tout et n’importe quoi au-delà des clivages temporels. «Saint-François n’est-il pas celui qui en 1219, en pleine croisade, se porte désarmé à la rencontre du sultan d’Egypte Malik al-Kamil? Avec pour thème «Fais de moi un instrument de ta paix», tiré des paroles de la prière de paix du Poverello, le voyage aux Emirats arabes unis s’inscrit dans le sillon tracé 800 ans plus tôt par la rencontre du saint d’Assise avec le sultan. C’est en effet là «l’intention» du pape dans ce voyage, avait précisé Greg Burke, alors directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, à l’annonce de ce déplacement: étudier comment tous les hommes de bonne volonté peuvent travailler pour la paix.»

Car il y a encore du chemin à faire.


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