Opinion

«Festival de la cité»: du multipôle au mépris du populaire

Ce qui choque sans doute le plus avec le concept multipôle du Festival de la cité, c’est qu’une telle aversion du populaire — pour ne pas dire du peuple — se manifeste dans une ville de gauche telle que Lausanne

A l’avenir, le Festival de la Cité sera délocalisé et multipôles. Ainsi en a décidé sa nouvelle directrice, Myriam Kridi, qui a visiblement souhaité ancrer définitivement la manifestation dans son époque: à l’heure des délocalisations d’entreprises, quand chaque travailleur est supposé être mobile en fonction des besoins, à l’heure de la mondialisation et de l’effacement progressif de toute référence locale au profit du global dématérialisé, sans doute faut-il admettre qu’un festival aussi puisse être délocalisable, comme n’importe quel autre bien ou service. Que pareille démonstration de néolibéralisme réellement existant soit faite par une ancienne responsable de l’Usine de Genève, bastion de la culture non marchande, ne souligne que plus crûment la tartufferie de cette affaire.

Une grande manifestation branchouille et récupératrice

Festival multipôles, donc, puisque à Lausanne rien ne saurait être fait désormais qui ne s’articulât autour de ces pompeux pôles. Et avec cela, quel programme? Le site officiel donne le ton: «Les enjeux citoyens de mixité, de mobilité, d’égalité, de traitement de l’information pléthorique qui submerge nos démocraties se retrouvent dans les réflexions et propositions des artistes programmés.» En clair, une nouvelle manifestation branchouille, conceptuelle et intello, aussi prétentieuse qu’hermétique au plus grand nombre. On l’aura compris: le passage au multipôle s’accompagne d’un changement radical — bien que jamais assumé — de concept. Le changement pour le changement, c’est maintenant! De la manifestation conviviale et familiale qu’ont aimée les Lausannois, il ne reste que des souvenirs et un nom galvaudé («la cité» plutôt que «la Cité», tour de passe-passe permettant de récupérer le très porteur nom du festival).

Les Lausannois ne suivent pas

A l’évidence, les Lausannois ne suivent pas les organisateurs dans leurs déménagements: toutes les dernières éditions tenues à la Cité enregistraient entre 120’000 et 100’000 spectateurs, chiffre divisé par deux dès la première édition hors murs, et remonté péniblement à 67’000 en 2015 (partiellement à la Cité). Loin d’inquiéter la nouvelle direction, cet effondrement de la fréquentation semble plutôt la conforter; c’est que dans ces hautes sphères, le succès populaire est toujours suspect. On préférera se retrouver à 2000 ou 3000 mais parfaitement entre soi, entre gens partageant la même vision de la culture, étant passés par les mêmes écoles d’art, fréquentant les mêmes théâtres alternatifs, les mêmes galeries confidentielles.

Héritage et tradition, des mots tabou pour la nouvelle directrice

C’est à se demander si le sabordage du Festival ne constitue pas en soi une performance artistique, tant les organisateurs mettent d’entrain à détruire ce qui a été bâti durant les quarante ans d’existence du festival. Ose-t-on parler à Madame Kridi d’héritage, voire de tradition? Ces mots semblent si tabous, ce qu’ils représentent est si détesté, qu’on hésite à les employer…

L'élite artistico-bobo

Le Festival de la Cité dans sa version originelle était un modèle d’équilibre; le culturel et le festif étaient savamment dosés, et les Lausannois aimaient un festival qu’ils financent largement par leurs impôts. Alors oui, on y buvait des bières. Oui, on y mangeait des frites grasses. Oui, on y venait sans toujours se questionner sur les enjeux citoyens de mixité ou sur les contraintes du traitement de l’information en contexte démocratique: pour l’élite artistico-bobo qui tient désormais le gouvernail, c’est là un crime impardonnable! Un redressement conceptuel s’imposait, fût-ce au bulldozer! Ce qui choque sans doute le plus, c’est qu’un tel mépris de classe, une telle aversion du populaire — pour ne pas dire du peuple — se manifeste dans une ville de gauche telle que Lausanne.

Lire aussi: «Le Festival de la Cité se dérobe»


Julien Sansonnens, chercheur en santé publique et auteur, ancien conseiller communal, Julien Sansonnens a dirigé le parti ouvrier et populaire (POP) vaudois entre 2009 et 2012. Dans le cadre de cette activité, il a toujours cherché à maintenant le caractère authentiquement populaire du mouvement.

Il est l'initiateur de la pétition citoyenne sur change.org: «Pour que le Festival de la Cité revive... à la Cité»

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