Sous le soleil des papes, le festival d’Avignon joue les oracles. Depuis 1947, année de sa création par Jean Vilar, ce grand rendez-vous théâtral dit ce qui préoccupe les artistes, ce dont ils rêvent, ce qu’ils aspirent à partager dans des spectacles qui sont parfois des communions. Cette 70e édition n’est pas achevée que déjà elle délivre ses vérités: les enfants de Shakespeare veulent, comme jamais, en découdre avec l’époque, sonder sa part maudite, mettre au jour les blessures qui affaiblissent nos sociétés, éclairer la fureur qui transforme, un 14 juillet, la Baie des Anges en ciel de sang.

Ce 70e chapitre du festival in possède cette dimension: avec sa quarantaine de spectacles, il déploie une géographie de la douleur. Ici, l’auteur Mohammad Al Attar et le metteur en scène Omar Abusaada imaginent le coma d’un jeune cinéaste syrien, victime d’un mystérieux accident, peu après le Printemps arabe. Alors que j’attendais sera l’un des événements du prochain festival de La Bâtie à Genève. Là, le mage flamand Ivo van Hove ressuscite Les Damnés d’après le scénario de Luchino Visconti, la descente en enfer d’une jeunesse ivre de puissance, mais perdue, qui finit par chausser des bottes nazies. Là encore, la Belge Anne-Cécile Vandalem décrit d’un trait féroce la mort d’une communauté d’ouvriers oubliée sur un îlot danois. Face à Tristesses, on rit d’abord, puis on finit par suffoquer.


De ces fresques-là, on dirait volontiers qu’elles sont politiques, si l’épithète n’avait pas été autant galvaudée. Il est loin le temps où une certaine gauche pensait, avec Bertolt Brecht, pouvoir changer les consciences, où la scène s’érigeait parfois en tribune. En 2016, Mohammad Al Attar, Anne-Cécile Vandalem, Ivo van Hove ne prêchent pas. Ils n’ont pas de message à délivrer, de formules propitiatoires à distribuer, d’appels à la révolution à claironner. Ils sont plus modestes et plus subtils. Ils inventent des dispositifs qui permettent de mieux pénétrer nos peaux de chagrin. Pour cela, ils usent de tous les outils de la modernité – jamais on n’a vu autant d’écrans sur les planches.

Dur? Oui. Désenchanté? Sans doute. Mais jamais désespéré. C’est le privilège des grands artistes de rendre respirable l’irrespirable. De combattre l’esprit de défaite, à l’image d’Omar Abusaada qui continue de vouloir travailler en Syrie. A Avignon, le ciel varie, il est parfois funèbre. On s’engouffre dans une chapelle ou dans une aula de lycée. On y voit un beau gosse flambeur se saisir d'une mitraillette et vous viser soudain – Les Damnés. On y entend un mort-vivant au visage doux célébrer une insurrection à Damas. Ivo van Hove & cie vous immergent dans la matière du monde. Dans la nuit, après les feux de la fiction, on se sent un peu oracle. Plus acteur surtout.