On l'écrira plus tard dans des livres nostalgiques, pour dire que la Suisse romande vivait un âge d'or culturel. On comptera ici le succès populaire (les expositions de la Fondation Gianadda), on évoquera là le rayonnement européen (le Théâtre de Vidy), on dira la longévité exceptionnelle d'un festival capable, pendant un quart de siècle, de mélanger des générations que, partout ailleurs, la société renvoie dos à dos (Paléo à Nyon), on dira bien sûr la légende de Montreux, déjà entrée dans l'histoire du jazz et d'autres musiques, on saluera sans doute la fabuleuse réunion d'artistes que le festival de Verbier acclimate à l'altitude et permet d'entendre en des rencontres impensables dans les salles de plaine. On évoquera les festivals de la Cité à Lausanne, du Belluard à Fribourg, de la Bâtie à Genève, foyers de création locale ou internationale. Et l'on ajoutera peut-être, après une édition test cette fin d'été, le Festival de Montreux-Vevey, que son directeur a engagé sur des voies artistiques rénovées.

Un âge d'or, oui, et salué comme tel à l'étranger par des médias qui n'ont pour les manifestations culturelles romandes qu'éloges et superlatifs.

Mais ici? Combien de commentaires blasés, combien de fines bouches? Longtemps, Paléo a été critiqué pour ne pas être assez pointu, Montreux pour avoir lâché le jazz, Vidy pour inviter trop de Français. L'obstination à réussir de ces manifestations n'a pas porté ses leçons, car lorsque Martin Engstroem s'est mis en tête d'organiser un festival à Verbier, on l'a aussitôt assommé de méfiance: trop ambitieux, trop concurrent des autres, trop jet-set…

Le rejet, avant la lente reconnaissance, est toujours inspiré du même argument: cette culture-là se mêle trop d'argent et de vedettes. La critique n'est pas toujours infondée, mais souvent disproportionnée. On oublie que les entrepreneurs de spectacles sont aussi nécessaires à la vie culturelle que les puristes de la création. On oublie aussi qu'ils sont peu aidés, ce qui les contraint à penser recettes autant qu'idéal artistique. Ce sont des aventuriers aux caractères difficiles, avec leurs excès et leurs erreurs, qui sont le carburant de leurs visions. Aurait-on préféré qu'ils ne fassent rien? Imaginons alors la Suisse romande sans ce qu'ils lui ont apporté, et contemplons le désert…

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