Opinion

Fête nationale: et si le 7 Février remplaçait le 1er Août?

OPINION. En Suisse, le suffrage féminin a été introduit le 7 février 1971. Le pays pourrait montrer l’exemple en choisissant cette date pour la Fête nationale. Un signal fort dans le nécessaire combat contre le sexisme, plaide l’historien Grégoire Gonin

Le succès critique et populaire du long-métrage de Petra Volpe L’Ordre divin place sous le feu des projecteurs un angle mort politique: pourquoi ne pas substituer le 7 Février à l’artificiel 1er Août? Quarante-six ans après l’introduction du suffrage féminin en Suisse, le 7 février 1971, quelle serait la portée symbolique et matérielle de ce qui ressemble encore à un scénario de science-fiction?

Pour Anne-Marie Thiesse (La Création des identités nationales, 1999), «tout le processus de formation identitaire a consisté à déterminer le patrimoine de chaque nation et à en diffuser le culte». Au XIXe siècle, les bourgeoisies s’évertuent à construire de vastes marchés (inter)nationaux et se mettent parallèlement en quête d’ancêtres fondateurs, de monuments, de paysages, d’hymnes, de drapeaux ou de spécialités culinaires susceptibles de légitimer leur pouvoir et d’unifier un corps social profondément divisé. Car si «la nation naît d’un postulat et d’une invention […], elle ne vit que par l’adhésion collective à cette fiction».

Bricolage d’une identité suisse

Hégémoniques de 1848 à 1891, les radicaux s’attellent à la tâche du bricolage d’une identité suisse forcément composite. Analysée par Marc-Antoine Kaeser, la découverte en 1854 d’une civilisation lacustre supposément pacifique et démocratique, concentrée sur le Plateau (terre des nouvelles élites industrieuses et protestantes) fournit le substrat d’un mythe national. Or, l’intérêt pour ces «nouveaux ancêtres» sur mesure décline peu à peu. A l’aube des années 1880, la jeune Confédération traverse des crises profondes: paupérisme, montée du mouvement ouvrier, Kulturkampf, centralisation. En 1889, s’appuyant sur un document retrouvé en 1760, le Conseil fédéral propose au parlement de célébrer le 1er août 1891 une «fête séculaire nationale», en s’inspirant des fastes voisins du 14 Juillet (établi en 1880) ou de l’anniversaire du Kaiser (1887).

L’Etat radical se veut l’héritier direct des Waldstätten, occultant l’oligarchie médiévale comme l’appartenance de l’antique Confédération au Saint-Empire jusqu’en 1648. De plus, le pacte ne fait que renouveler une alliance antérieure. A charge de l’Homo alpinus de faire pièce au 1er Mai ouvriériste et international, instauré en 1890. Il faut attendre 1899 pour la reconduction de la fête, et la Défense spirituelle des années 1930 pour que la population apprivoise cette «plante d’appartement cultivée par les érudits» (Zürcher Post) à la place du serment du Grütli, voire du Jeûne fédéral. Le 12 septembre, jour où en 1848 la Confédération se dote de sa première Constitution, n’aura jamais droit au chapitre. Le 1er Août devient férié en 1993.

Dette envers les femmes

N’y aurait-il cependant pas urgence à dépoussiérer un mythe et donner une signification tout autre à la nation helvète enfin réunie? Plutôt qu’à palabrer sur l’opportunité de modifier les paroles de l’Hymne national, le Souverain ne ferait-il pas mieux de payer sa dette honteuse envers les femmes? La décapitation en 1793 d’Olympe de Gouges, chantre des droits de la citoyenne, signifie l’échec radical de la demi-Révolution française. Deux des œuvres marquantes de la période, La Mort de Marat (1792) de David comme le suicide de Sapho à Leucate (1801) de Gros évacuent graphiquement le féminin de l’histoire de cette période.

En Suisse aussi, de 1848 à 1971, le suffrage «universel» ne se conjugue qu’au masculin. La «plus vieille démocratie du monde» est la dernière en Europe à admettre l’égalité, juste avant les dictatures ibériques et l’Islande (et sa grève générale des femmes). Elle pourrait montrer cette fois l’exemple en instituant le 7 Février comme nouvelle Fête nationale, qui donnerait du pays légal un signal fort au pays réel dans le nécessaire combat contre un sexisme structurel, «protéiforme et – jusqu’à présent – insubmersible» (Maurice Daumas).

Permanence du patriarcat

Le simple fait que d’aucuns en appellent à modifier l’art. 175 de la Constitution pour protéger la minorité de sexe au même titre que les langues ou les régions en dit long sur la permanence du patriarcat. Les vi(ri)les attaques subies durant sa campagne par Isabelle Moret, humiliée sous la Coupole au 2e tour, rappellent les sarcasmes des années 1950 envers sa coreligionnaire Lise Girardin, élue aux Etats.

La sous-représentation des femmes en politique, dans les médias ou les arts, les inégalités salariales, l’invariabilité de l’asymétrie des tâches domestiques, l’arriérisme législatif (congés parental et paternité), la permanence des plafonds et parois de verre au travail, l’ampleur longtemps invisibilisée du harcèlement de rue ou de la violence conjugale, l’extrême difficulté des victimes de viol à obtenir justice, la dégradation de la femme dans la publicité, la mode ou l’industrie pornographique: autant de chantiers de la démolition et de la domination sociales et masculines auxquels il convient de s’attaquer matériellement comme symboliquement.

Et si, d’une fiction-péplum aujourd’hui, la Fête nationale pouvait demain s’approcher davantage d’un film d’anticipation démocratique?

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