C’est bien simple: depuis la naissance du Temps au seuil du printemps 1998, il n’existe que 11 articles qui mentionnent le nom de Chun Doo-hwan. Le plus ancien, signé du regretté Arnaud Dubus, date du mois de juin de cette année-là: il s’agissait d’une analyse montrant que le «modèle de développement asiatique», basé sur l’autoritarisme et le clientélisme, avait vécu. C’est dire si l’histoire occidentale enterre vite les fripouilles du XXe siècle qui ont œuvré loin des rivages européens…

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Mais Courrier international l’a rappelé en mai dernier: en Corée du Sud, plus précisément à Gwangju, on a fait preuve de solidarité avec les manifestants birmans de 2021: «Ayant subi les exactions de la junte militaire en 1980, la ville sud-coréenne se souvient et manifeste son soutien» à ceux «qui luttent pour la démocratie». Ce, dans le cadre d’un dossier sur la résistance de la population du Myanmar à la junte militaire qui a fait la une du numéro de l’hebdomadaire sud-coréen Sisa In.

Mais remontons un peu le fils du temps. Pour nous souvenir qu’après l’assassinat, le 26 octobre 1979, du général Park Chung-hee, alors président de la République de Corée, le pays est entré dans une brève phase de démocratisation, à laquelle a mis fin le coup d’Etat militaire du 12 décembre 1979 que conduisit Chun Doo-hwan. Ayant été nommé en avril 1980 chef des services secrets sud-coréens, il a fait proclamer la loi martiale dans tout le pays le 17 mai 1980 et participé à la répression du soulèvement de Gwangju (lire l’historique de l’Agence France-Presse) qui s’ensuivit, pour protester contre l’extension de cette loi.

Sur le Net, il y a à cette heure peu d’articles qui apportent beaucoup de plus-value sur la carrière de cet homme mort à l’âge de 90 ans, qui sont presque tous basés sur des dépêches rédigées d’après celles de l’agence sud-coréenne Yonhap. Alors il faut peut-être jeter un œil à cette contribution de la New York Times World Review, qui, en 2017, expliquait qu'«en mai 1980, lorsque l’armée sud-coréenne a tué des centaines de manifestants pro-démocratie» et mis Gwangju, «une ville étudiante du sud-ouest de la péninsule, en état de siège, rares étaient les personnes informées des événements à l’extérieur de la ville». Alors, le reste du monde, a fortiori…

Que se passait-il alors? «La loi martiale était en vigueur, la presse – déjà soumise à la censure – avait été complètement muselée et toutes les communications étaient rompues avec Gwangju. Ce siège de dix jours allait marquer le début de sept longues années de répression sous la férule» de ce triste sire, le général Chun Doo-hwan, «un homme encore plus brutal et plus corrompu que son prédécesseur, Park Chung-hee», qui n’a cessé de promettre des élections libres venues qu’à la fin de son règne.

Il a tout d’abord été condamné à mort lors de son premier procès en 1996, avant que la Cour suprême ne transforme cette peine en prison à vie une année plus tard. Puis il a été libéré après avoir été emprisonné deux ans, après l’intervention du nouveau président, Kim Dae-jung, élu à la fin de 1997. Cette décision a été prise dans une volonté de «réconciliation nationale» par cet ancien opposant, lui-même condamné à mort par le régime militaire en mai 1980.

Dans les articles du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne, on trouve notamment un article de Thérèse Obrecht, qui expliquait comment, face à l’ampleur des mouvements de contestation, Chun Doo-hwan avait accepté la tenue d’une élection présidentielle au suffrage universel direct en décembre 1987. Le candidat qu’il soutenait, le général Roh Tae-woo, avait été élu à la faveur de la division de l’opposition. Et deux ans plus tard, les deux titres lémaniques faisaient dans la métaphore culinaire des bilans de fin d’année:

Mais cet ancien bras droit du satrape réussit tout de même à rompre avec la politique de son prédécesseur, en prenant des mesures de libéralisation politique, avant que le pays, en plein développement économique, ne vive une bonne trentaine d’années, jusqu’à aujourd’hui, sous divers régimes balançant entre autoritarisme et corruption, sur fond de regains de tensions avec la Corée du Nord, voisin qui lui a d’ailleurs signifié un nouvel «état de guerre» en 2013, lors de l’accession au pouvoir de Kim Jong-un:

Difficile, trois décennies après, de relire les faits et gestes d’un régime militaire qui «a également supervisé la forte croissance économique de la Corée du Sud et obtenu que Séoul organise les Jeux olympiques en 1988», rappelle Paris Match. L’épisode sombre de Gwangju, «devenu le symbole de la lutte pour la démocratie en Corée du Sud», a été «dénoncé par Chun Doo-hwan et des personnalités d’extrême droite comme une émeute, fomentée par des sympathisants de la Corée du Nord».

Au cours de son procès, il a soutenu que l’affaire était «politiquement motivée» et défendu «son coup d’Etat et son mandat». Chun Doo-hwan a aussi nié «toute implication directe dans la répression du soulèvement de Gwangju», en déclarant:

J’ai fait de mon mieux pour sauver le pays alors qu’il était confronté à un danger imminent

Mais de cette période, il a hérité du surnom de «boucher de Gwangju», se souvient opportunément le South China Morning Post dans la nécrologie de celui qui aimait à dire que «si tout cela était à refaire, il le referait exactement de la même manière».


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