Revue de presse

Feu Doris Day, le «sweetheart» sous-estimé d’Hollywood

Une carrière pas si lisse qu’elle n’en a l’air. Un double talent et des rôles au cinéma aux côtés des plus grands. L’interprète de «Que sera, sera» est morte, mais il y a plus raté, comme carrière…

Plus de 40 films avec la Warner et plusieurs albums chez Columbia. Et pourtant, on a l’impression qu’il n’en reste qu’une chansonnette un peu oubliée mais qui revient à toute berzingue en ver d’oreille. Elle tourne tellement en boucle qu’il faudrait être sourd pour ne pas avoir entendu au moins une fois depuis lundi soir ce swinguant Que sera, sera, tube planétaire qui avait permis à cette Américaine à l’accent très British poli, assise au piano ou virevoltant en son charmant petit intérieur, de faire le lien entre ses deux talents, d’actrice et de chanteuse.

Doris Mary Ann von Kappelhoff, dite Doris Day, née en 1922 à Cincinnati, dans l’Ohio, au sein d’une famille d’origine allemande et disparue lundi en Californie à l’âge de 97 ans, reste en effet dans les mémoires du XXe siècle pour une scène mythique; celle où elle interprète, dans L’Homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock (1956), une douce litanie fataliste et «exotique», lancée aux côtés de James Stewart et de Daniel Gélin et dont la syntaxe est d’ailleurs impropre en espagnol mais a néanmoins valu à cette «blonde très vivace» – l’expression est de Variety – le privilège d’avoir deux étoiles distinctes sur le célèbre Walk of Fame de Hollywood.

C’était, 1956, l’année même où la Suissesse Lys Assia remportait avec Refrain le 1er Concours Eurovision de la chanson, dont la 64e édition s’ouvre ce mardi soir à Tel-Aviv. Quel rapport? Les deux titres disent bien leur époque, celle des années 50 finissantes, quand régnait cette forme d’insouciance caractéristique des Trente Glorieuses. Les deux femmes avaient quasi le même âge, elles cultivaient toutes deux cette école de vie du «Whatever will be, will be» (Doris) et du «Refrain, couleur du ciel, parfum de mes 20 ans» (Lys), peu épargnées par les aléas de la vie, mais en permanence optimistes.

Pour Doris Day, ces vocalises qui lui collent à la peau, c’est d’ailleurs un peu injuste. Car comme le dit Libération, «la carrière de cette figure des comédies des années 50-60, incarnation de l’all-American girl», ne se résume pas à sa prestation devant les caméras de «Hitch», mille fois rejouée, «ad nauseam». Elle fut une «star très bien payée, cumulant les tubes» dans les comédies musicales sucrées, comme le fameux Secret Love de La Blonde du Far West (1953), «vague biopic chanté où elle incarne l’illustre cow-girl Calamity Jane» et remporte ainsi l’Oscar de la meilleure chanson:

«Son image immaculée ne survivra pas aux turbulentes années 70, poursuit Libé, où les critiques la baptisent «la plus vieille vierge du monde». Ruinée et endettée par un troisième défunt mari, elle se tourne, résignée, vers la télévision avec la sitcom The Doris Day Show (1968-1973). Ironie du sort, elle y joue une veuve, situation d’autant plus difficile que l’indélicat disparu avait signé son contrat d’embauche sans la prévenir. […] Son décès permettra peut-être de réévaluer une carrière jugée trop lisse», ce contre quoi elle se révolte dans ses Mémoires:

Quels sont mes soi-disant rôles virginaux? J’ai été battue et frappée par Jimmy Cagney, j’ai combattu le Ku Klux Klan avec Ginger Rogers, été la femme abusée du sportif alcoolique Ronald Reagan

Il y a plus raté, comme carrière, après que l’on a été «l’America’s box-office sweetheart of the '50s and '60s», dit CNN. Et après que la critique de cinéma Molly Haskell, citée par Paris Match, eut dit qu’elle était «l’actrice la plus sous-estimée, la moins bien reconnue qui soit jamais passée par Hollywood». Une Uma Thurman a beau la citer comme son modèle, Les Inrocks n’en sont qu’à moitié convaincus, eux qui la voient comme «une fée du logis» ou «une anti-Marilyn»: «Désérotisée, rassurante, elle est la mère de foyer idéale, […] la bonne copine […] qui, pour toute sexualité, vous proposera d’éternelles soirées pyjama.»

C’est que Hollywood a très vite remarqué ce que Le Figaro appelle un «phénomène dès la fin des années 40 en lui offrant des rôles taillés à sa mesure dans des comédies sentimentales sans autre prétention que de plaire au grand public américain». Avant qu’elle ne soit transformée en «immense star internationale» par L’Homme qui en savait trop, qui a offert «la scène de sa vie» à «cette admiratrice revendiquée de la grande Ella Fitzgerald» qui chanta en duo avec Frank Sinatra ou Bing Crosby.

Un peu comme Brigitte Bardot, depuis qu’elle ne tournait plus, Doris Day était devenue une amie des animaux, qu’elle accueillait toujours avec grâce et amour au Cypress Inn, son hôtel-fondation de Carmel, en Californie, la ville dont Clint Eastwood fut le maire et où le Wall Street Journal était allé voir la «Dogs’Best Friend». Ce que le Los Angeles Times confirme en applaudissant devant le cœur grand ouvert de cette «légende de Hollywood».

Dans une longue interview donnée en 2016 au magazine Rolling Stone, l’ex-Beatle Paul McCartney avait raconté que Doris Day lui avait dit un jour: «L’âge est une illusion. […] L’âge n’est qu’un nombre», et cela, on peut «l’ignorer». «Whatever will be, will be»? Tout a fini par arriver comme cela devait arriver, en somme…


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