Les hommes sont des organismes génétiquement modifiés. Ou, pour être plus précis, des femmes génétiquement modifiées. C'est du moins le point de vue du Britannique Bryan Sykes, professeur de génétique humaine à Oxford, en Angleterre. Vers la septième semaine de la grossesse, il arrive qu'un segment d'ADN qui se trouve sur le chromosome Y se réveille et provoque une modification génétique. Ce sera alors un garçon. S'il «passe tout droit», ce sera une fille.

Par la suite, ce chromosome Y, un brin macho, poussera les hommes à séduire les femmes pour tenter d'assurer sa propre transmission: c'est la sélection sexuelle qui régit la reproduction des mammifères, y compris

d'homo sapiens. Sykes lui attribue les pires excès masculins, depuis la vitesse au volant jusqu'à la violence. Le hic, c'est que ce segment d'ADN est loin d'être un costaud. Sykes estime même que sa survie est en danger. Loin d'être vigoureux et robuste, cet ultime symbole du machisme se dégraderait à un rythme si alarmant qu'il ne serait plus qu'«un cimetière de gènes en putréfaction». «Comme beaucoup d'espèces avant nous qui ont perdu leurs mâles, nous sommes bel et bien menacés d'extinction», écrit-il dans La Malédiction d'Adam: un futur sans hommes, traduit en français en 2004 (Albin Michel).

Le problème du chromosome Y tiendrait à son incapacité à se «recomposer»: il est incapable de se livrer aux ébats génétiques qui lui permettraient de se refaire une santé – sauf avec lui-même. En se détériorant, il pourrait provoquer l'infertilité des hommes d'ici à 5000 générations, soit 125 000 ans, selon les calculs de Sykes. Même si les femmes apprenaient à se reproduire sans l'apport d'un homme, ce qui ne saurait tarder, l'espèce humaine pourrait alors disparaître. «On m'accuse parfois d'avoir laissé tomber les hommes, comme si j'étais un traître à mon propre sexe, dit Sykes. Si j'étais une femme, je n'aurais pas pu écrire ce livre: on m'accuserait d'être anti-hommes.»

Généticien de réputation internationale, Sykes est surtout connu pour son apport à la bioarchéologie: il a découvert (avec Robert Hedges) une façon d'extraire de l'ADN d'os fossilisés. Dans son précédent livre, Les Sept filles d'Eve, un best-seller international, il avait défendu la thèse que la population européenne tout entière descend de sept femmes de la préhistoire.

Le Temps: Allez-vous pleurer la disparition du chromosome Y?

Bryan Sykes: Pour être honnête, non. Je pense que d'autres chromosomes ont de meilleures perspectives d'avenir. Dans de nombreuses espèces, les mâles passent le plus de temps possible à convaincre le plus de femelles possible de s'accoupler avec eux. Chez les paons, par exemple, la queue atteint d'énormes proportions. C'est la façon dont les mâles transmettent leurs gènes aux générations futures dans un processus de sélection sexuelle. Chez les humains, beaucoup de choses que nous faisons ont aussi à voir avec cette sélection sexuelle. Des chercheurs estiment que la taille du cerveau a joué, chez les humains, un rôle analogue à celui de la queue chez les paons. Je considère pour ma part que l'accumulation de la propriété et des richesses tient aussi de la sélection sexuelle. C'est une façon dont les hommes entrent en concurrence avec d'autres hommes. Chez les paons, la croissance de la queue pourrait se poursuivre. Mais ce n'est pas le cas parce que le paon deviendrait alors une proie facile pour ses prédateurs. Chez les hommes toutefois, il ne semble pas y avoir de limite à notre accumulation de richesses. C'est un cercle vicieux: plus les hommes accumulent, plus les femmes en demandent. Vos chances de féconder une femme sont plus grandes si vous possédez une Ferrari.

– Le chromosome Y n'a-t-il jamais entendu parler de la contraception? Les relations sexuelles ne débouchent pas toujours sur une grossesse…

– Nous pensons, nous humains, que les relations sexuelles et la grossesse sont des choses très différentes. Mais en réalité, nous avons des relations sexuelles uniquement dans l'espoir de nous reproduire. Nous avons illusion qu'il y a d'autres raisons, mais d'un point de vue génétique, il n'y a pas d'autre raison que celle de transmettre nos gènes à la prochaine génération.

– Ne pas le comprendre serait se leurrer?

– Oui. On peut dire un million de choses au sujet des relations entre les hommes et les femmes. Mais, au fond, voilà de quoi il s'agit.

– Pourquoi le chromosome Y ne réussit-il pas à se recomposer?

– La reproduction humaine, comme celle de l'ensemble des mammifères, est déterminée par les chromosomes. Elle est sexuée. D'autres espèces, d'autres animaux, s'y prennent autrement. Leur reproduction est asexuée. Mais, chez les mammifères, le système fait preuve d'une faiblesse intrinsèque: lorsqu'un chromosome s'attribue le rôle de décider du sexe de la progéniture, il s'affaiblit lui-même. La plupart des mammifères vont disparaître en raison de la détérioration de leur chromosome Y, qui est déjà très avancée chez l'homme.

– Le chromosome Y est-il encore plus altéré que chez les autres mammifères?

– On peut poser la question au sujet des mammifères en voie de disparition. Pour quelques-uns d'entre eux, nous avons détruit leurs milieux naturels. Mais d'autres facteurs ont peut-être joué un rôle. Il serait intéressant d'examiner les pandas géants qui ont beaucoup de mal à se reproduire. Leur chromosome Y est peut-être en très mauvais état.

– Vous estimez que le chromosome Y, transmis par le père, et les mitochondries, transmises par la mère, s'affrontent dans une «guerre des sexes» génétique. Pourquoi?

– La plupart des gènes d'un enfant proviennent tantôt de la mère, tantôt du père. Cela n'a pas beaucoup d'importance – sauf dans le cas de deux gènes («d'éléments génétiques» pour être plus précis). Le chromosome Y provient uniquement du père et les mitochondries proviennent uniquement de la mère. Le chromosome Y n'a aucun intérêt à avoir des filles; les mitochondries n'ont aucun intérêt à avoir des fils. Cela ne veut pas dire que les pères n'ont aucun intérêt à avoir des filles ou les mères à avoir des fils! Mais le chromosome Y et les mitochondries font tout en leur pouvoir pour se propager. Ils ne s'affrontent pas directement; ils vont leur chemin. Si c'est l'un aux dépens de l'autre, tant pis.

– Existe-t-il une relation de cause à effet entre la détérioration du chromosome Y et le succès des mitochondries?

– Je ne peux pas l'affirmer, mais cela n'est pas impossible. En Europe, par exemple, environ 10% des Européens possèdent un certain type de mitochondrie qui, selon une étude espagnole, réduit la mobilité des spermatozoïdes. Les mitochondries sont donc capables d'affecter la fécondité des fils et de réduire leurs chances de transmettre leur chromosome Y à la génération suivante.

– Vous avancez que la disparition du chromosome Y pourrait provoquer l'extinction des hommes. Peut-on dès lors imaginer la survie des femmes?

– De nombreuses espèces se reproduisent sans le concours des mâles. Les femelles se contentent de produire des copies identiques d'elles-mêmes. C'est le cas des mouches vertes, qui n'ont aucune difficulté à se reproduire. L'espèce la plus évoluée est le lézard à queue en fouet. Ces animaux, tous femelles, pondent des œufs qui produisent des copies identiques d'eux-mêmes. On peut supposer qu'un de ces reptiles, à l'époque où l'espèce avait encore des mâles et des femelles et que leur reproduction était sexuée, a trouvé un jour cette «astuce». C'est une méthode très efficace de se reproduire même si le lézard à queue en fouet est une proie facile pour les parasites dont il est porteur. Ils trouveront un jour son mécanisme de défense et anéantiront l'espèce entière. C'est la raison pour laquelle la plupart des espèces ont «choisi» la reproduction sexuée: ce n'est pas la meilleure façon de procéder, mais elle permet de résister aux parasites.

– Sommes-nous voués à nous reproduire un jour comme le lézard à queue en fouet?

– Si nous ne faisons rien, nous allons disparaître. Le chromosome Y continuera à se détériorer. Puisque nous sommes conscients de ce danger, pouvons-nous l'empêcher? Le plus simple serait de prendre un ovule et d'en utiliser un autre pour le fertiliser au lieu d'utiliser un spermatozoïde. Les chromosomes qui proviennent de l'ovule ou du spermatozoïde sont quasiment identiques, mais il faudrait effectuer quelques manipulations, que nous ne savons pas faire pour l'instant, pour remplacer le processus dit de l''«empreinte». C'est lui qui déclenche certains gènes qui décident si l'embryon sera masculin ou féminin. Mais nous comprenons ce mécanisme et il devrait être très facile à reproduire chez les humains.

– Des chercheurs japonais ont déjà obtenu une souris sans père en fécondant l'ovule d'une souris avec des cellules d'une autre femelle. Quand verra-t-on la même chose chez les humains?

– De mon vivant. Je pense que des couples de lesbiennes seront très intéressés à avoir une fille ayant le patrimoine génétique des deux parents.

– Cette méthode posera-t-elle des problèmes de déontologie?

– Ces fillettes – car il s'agira obligatoirement de fillettes – ne seront pas des clones, ce qui soulèverait à mon avis un problème. Je suis opposé à la production de clones humains en raison de problèmes liés à l'individualité. On fait valoir que les clones se seraient, ni plus ni moins, que des jumeaux identiques. Mais qu'éprouveront-ils lorsqu'ils apprendront qu'ils ont été fabriqués de toutes pièces pour ressembler, mettons, à un frère aîné mort en bas âge? À leur place, je me sentirais utilisé et perplexe. C'est mon objection principale au clonage humain.

– Ce ne serait pas le cas d'une fillette née sans père?

– Pas du tout. Elles ressemblera aux autres petites filles. Elle pourra un jour, si elle le souhaite, nouer des relations avec un homme et avoir des enfants. La seule différence est qu'elle aura deux mères.

– Cela n'aurait pas de conséquence sur sa santé?

– Non. La chose ne serait même pas tentée avant de savoir exactement comment le processus de l'empreinte fonctionne chez d'autres mammifères. On a soulevé les mêmes questions dans le passé lorsque les chercheurs ont commencé à faire des premières fécondations in vitro, qui étaient extrêmement controversées il y a vingt-cinq ans. Mais, dans les faits, tout s'est formidablement bien passé. Un million de personnes ont vu le jour jusqu'à maintenant grâce à la fécondation in vitro, et elles sont parfaitement normales. Je crois que ce sera la même chose.

– Le chromosome Y se détériore. A qui la faute?

– S'il fallait jeter la pierre à quelqu'un, ce serait à la reproduction sexuée, au fait que l'espèce humaine, comme tant d'autres, est divisée entre mâles et femelles.

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