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Le baiser de François au pied foncé d’un migrant rescapé de Méditerranée, en mars 2016, alimente le défoulement xénophobe.
© MAURIX

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Feu sur le pape de paix

OPINION. François est reçu à Genève dans le calme, l’ordre, et la ferveur sans doute. Mais voit-on la guerre civile qui se livre dans l’Eglise même?

Leila m’a dit qu’elle ne viendrait pas jeudi au cours de français. «Je serai à Genève.» Je ne comprenais pas. «Pour le pape!» s’est-elle exclamée. Leila est en noir depuis qu’elle a perdu son mari. Elle a trouvé en Suisse un refuge précaire, dans une chambre, avec sa petite-fille. Leila, Syrienne de Damas, va vers François pour le réconfort, sans entendre ce qu’à Genève on dit de lui, et d’elle.

Mais vous, écoutez: «Ce pape est un antéchrist!» «Un imposteur. Ses faits et gestes sont dirigés contre la chrétienté. Ce fourbe nous conduira avec ses amis mondialistes à notre perte.» «Marre de ce suppôt de Satan.» «Bergoglio, tes migrants, prends-les, et surtout ferme-la!» «Calife romain des musulmans, il n’a rien à faire au Vatican, cet hérétique.» C’est ce qu’on lit dans le «dégueuloir» du magazine en ligne Lesobservateurs.ch du professeur Uli Windisch.

Cette hargne délirante ne mériterait pas mention si elle ne donnait la température de ce qui bouillonne sous des crânes catholiques, et associés: ce pape que des peuples semblent aimer, à voir le documentaire très empathique que lui a consacré Wim Wenders, est entouré de haine. Premier pontife venu du sud, l’Argentin, par ses paroles et ses actes, s’est mis en cinq ans en complet porte-à-faux avec la marée blanche et xénophobe qui monte en Europe et aux Etats-Unis.

La fin de la parenthèse de Vatican II

Tout se passe comme si Jorge Mario Bergoglio, installé dans la modeste Casa Santa Marta, avait refermé la parenthèse ouverte après Vatican II. Le concile avait entrepris d’ouvrir l’Eglise aux voix des humains tels qu’ils existent, changent et souffrent. Sous Jean Paul II et Benoît XVI, les guides de conscience avaient repris peu à peu le contrôle de l’appareil, pour dicter aux femmes et aux hommes comment vivre.

François a ouvert les fenêtres, et ça a provoqué un sacré courant d’air. Son court règne sur l’immense domaine, naturellement, est déjà marqué par la complexité et l’ambiguïté. Pour simplifier le propos, et comprendre ce qui bouleverse le catholicisme, et au-delà, regardons trois vignettes.

D’abord l’intervention de François, qu’on voit dans le film de Wenders, devant un carré d’éminences à la triste mine: il dénonce l’arrogance des castes et des lobbies qui gouvernent l’Eglise, nid de vipères, jeux d’ambitions, anarchie financière. Il voulait une révolution dans la curie. Aujourd’hui, ceux qui lui résistent murmurent qu’il n’y arrive pas.

La deuxième image, c’est le baiser de François au pied foncé d’un migrant rescapé de Méditerranée. C’est elle qui alimente le haut-le-cœur des ouailles du professeur Windisch, et tout le défoulement xénophobe qui bourre les urnes européennes. Et le pape ne prend pas de gants: la sécurité de ceux qui fuient passe avant la sécurité des Etats, dit-il; l’immigration est une richesse, les musulmans sont nos frères, et s’il faut parler de violence, parlons aussi de la violence catholique. Des philosophes ont failli en perdre leur dentier, et Alain Finkielkraut, qui aimait bien Benoît, dur avec l’islam, a traité Bergoglio d’irresponsable.

Burke et les ultraconservateurs

La troisième vignette est la plus petite, mais sème le plus de trouble. Juste une note au bas d’une page d’Amoris lætitia, l’exhortation que le pape a consacrée à l’amour dans la famille. La note ouvre le chemin de la communion aux divorcés remariés, et s’ajoute à ses propos aimables pour les gays et lesbiennes: «Qui suis-je pour les juger?» C’est le grand tabou, le sexe, par lequel la tradition veut encore tenir les fidèles. Scandale! Pourtant, les petits pas de François sont bien modestes; il dit juste: voyez comment les hommes vivent.

C’est une guerre civile qui se mène dans l’Eglise, recoupant les nouvelles fractures politiques de l’Occident

Quand il veut aller plus loin, il invite le vieux Eugenio Scalfari à la Casa Santa Marta. Le fondateur de La Repubblica écrit ensuite à sa manière ce qu’il a entendu: l’enfer n’existe pas, il y a plusieurs manières d’envisager le bien et le mal, le célibat n’est peut-être pas la meilleure des conditions pour les prêtres. Quand c’est imprimé, le Vatican commente en disant que Scalfari a sa manière à lui d’écouter et de transcrire…

Mais les conservateurs, déjà sur leurs ergots, voient où conduisent les réflexions de François. Et c’est bien sur la question de la morale et des mœurs qu’a surgi la crise la plus spectaculaire. Elle a éclaté dans le puissant Ordre de Malte, pour une raison particulièrement futile: la distribution de préservatifs en Birmanie. Le responsable a été saqué avec la bénédiction du cardinal Raymond Burke, l’œil du pape dans l’Ordre. Burke est, au Vatican, le représentant de l’aile ultraconservatrice du catholicisme américain. François a vu rouge. Il a démis le grand maître de l’Ordre, rétabli le viré dans ses fonctions, et mis l’Américain sur la touche. Burke, depuis lors, se répand en dénonciations de la quasi-hérésie du pape à qui on pourrait, dès lors, désobéir. Et un de ses affidés vient de publier un brûlot, Le pape dictateur, dont l’auteur, d’abord anonyme, a été expulsé de l’Ordre.

Géopolitique apocalyptique

Le cardinal Burke est un proche de Steve Bannon, l’ex-conseiller de Donald Trump, qui depuis son départ de la Maison-Blanche s’est mué en porte-voix des extrêmes droites européennes, courant de Marine Le Pen au Hongrois Victor Orban, et maintenant à l’Italien Matteo Salvini, dont il salue la victoire électorale comme une défaite infligée à François, ce communiste, ce socialiste. L’an passé, deux proches du souverain pontife ont publié dans une revue du Vatican, La Civilta Cattolica, une sévère dénonciation de la «géopolitique apocalyptique» de Bannon, antimusulmane, hostile aux migrants, néfaste à la protection de la Terre: procès de Trump lui-même, dont le pape avait déjà dit qu’un homme qui préfère les murs aux ponts ne peut être chrétien.

C’est une guerre civile qui se mène dans l’Eglise, recoupant les nouvelles fractures politiques de l’Occident, et dont on mesure la virulence, tout en bas, à Genève, dans les colonnes du magazine en ligne d’Uli Windisch. Dans un appel récent, le fondateur des Observateurs.ch, toujours aussi furieux contre la presse mainstream farcie de gauchistes, se lamente de la pingrerie de ses propres lecteurs qui mettent en péril l’avenir de son entreprise politiquement incorrecte. Il se plaint en particulier du travail énorme que représente le tri des milliers de commentaires reçus par sa rédaction, afin d’éliminer les plus grossiers et les plus infamants. A voir ce qui est publié, on prend peur de ce qui bouronne dans les caves de nos sociétés.


A propos de la venue du pape

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