Revue de presse

Feu vert britannique controversé pour des manipulations génétiques sur des embryons humains

A-t-on ouvert la boîte de Pandore? C’est une première, mais les recherches concernées suscitent l’espoir d’avancées importantes dans le traitement d’une série de pathologies liées à l’infertilité

«C’est une première en dehors de Chine», dit le Financial Times à la une ce mardi: la manipulation génétique d’embryons a été autorisée lundi au Royaume-Uni, par l’Autorité britannique pour la fertilité humaine et l’embryologie (HFEA). Ce, à des fins de recherches qui «n’éclairciront pas les mystères de la reproduction humaine», mais qui suscitent l’espoir d’avancées dans le traitement d’une série de pathologies.

Lire aussi: Des scientifiques britanniques autorisés à manipuler des embryons humains

Corollaire logique de ce type d’expérience? Cela va sans nul doute relancer les discussions sur le spectre de l’eugénisme et les inquiétudes au niveau légal et éthique. Alors, avertissement préalable: la BBC souligne que «l’implantation dans un utérus de l’un de ces embryons à l’ADN modifié sera illégale». Et rappelons au passage que le Royaume-Uni autorise déjà depuis 2009 les recherches fondamentales sur des embryons humains et qu’il a aussi donné son feu vert à la fécondation in vitro dite des «trois parents»:

Lire aussi: Trois ADN et un couffin: la grande polémique au Royaume-Uni (04.02.2015)

L’autorisation concerne l’utilisation d’une technique prometteuse, baptisée CRISPR-Cas9 (prononcez «crispeur casse 9»), qui permet de corriger de l’ADN défectueux. Sciences et Avenir la décrit comme «un kit moléculaire d’édition génétique», développé en 2012, qui «est une sorte d’outil «couper-coller» de la génétique. Il a été désigné découverte scientifique de l’année 2015 par la revue Science. Dans le fond, elle se présente «un peu comme un logiciel de traitement de texte qui peut permettre d’éditer ou de corriger la typographie d’un document», explique la biologiste française Emmanuelle Charpentier, qui travaille à Braunschweig (D) et qui a notamment reçu à Genève le Prix Louis-Jeantet de médecine 2015.

Lire aussi: Emmanuelle Charpentier: une existence dédiée à la science (21.04.2015)

Elle a développé la technique avec l’Américaine Jennifer Doudna, de Berkeley. Laquelle, lors d’une conférence TEDGlobal, à Londres, en septembre dernier, avait fait cette déclaration à la fois très innovante et prudente: «Nous pouvons maintenant éditer notre ADN, mais faisons-le avec sagesse» («wisely»):

Emmanuelle Charpentier avait découvert, il y a sept ans, la première partie de ce fameux CRISPR-Cas9, un mécanisme bactérien de défense contre les virus, en fait un mécanisme moléculaire qui a révolutionné les techniques de manipulation du génome en permettant de faire de la «chirurgie» de grande précision sur l’ADN. Les applications potentielles en biotechnologie ou en médecine sont innombrables. Et les enjeux éthiques – répétons-le – importants.

Lire aussi: La «chirurgie du gène», entre promesses et démesure (29.11.2015)

Comme le résume bien Courrier international, c’est «dans un bureau quelconque de Londres» qu’un «petit groupe d’experts et de défenseurs des droits des patients a pris une décision capitale qui pourrait changer à jamais la condition humaine», écrit par exemple le magazine Time. Et l’on revient de loin, puisqu'«en avril 2015, une équipe de chercheurs chinois de l’Université Sun Yat-sen, à Canton, avait annoncé avoir modifié les gènes d’embryons humains (non viables) pour voir si elle permettrait d’enrayer une maladie génétique du sang, la bêta-thalassémie, suscitant l’émoi dans la communauté scientifique.

Les grandes revues scientifiques comme Nature avaient refusé la publication de leur article pour des raisons éthiques.» «Cette annonce avait lancé une série de débats sur la possibilité de créer des bébés génétiquement modifiés et d’altérer la lignée humaine en modifiant les cellules germinales», rappelle Le Monde. Au plan international, il faut aussi rappeler que «le Royaume-Uni n’a jamais signé la Convention d’Oviedo, qui interdit toute modification génique sur des embryons qui serait transmise aux générations futures».

Déjà, la polémique

Pour l’heure, l’accord donné par la HFEA concerne des recherches qui seront menées par Kathy Niakan, de l’Institut Francis-Crick – du nom de l’un des découvreurs de la structure de l’ADN – «pour essayer de comprendre quels sont les gènes dont les embryons ont besoin pour se développer avec succès», précise Fox News. «Les études se cantonneront à la première semaine du développement de l’embryon après la fertilisation.» Reste que «les travaux n’ont pas encore commencé qu’ils font déjà polémique», constate le site Pourquoi Docteur?

Alors, y a-t-il des dérives possibles? Est-ce «le point de non-retour?» se demande le site Atlantico. «Evidemment, il ne s’agit pas pour les scientifiques de produire des bébés génétiquement modifiés mais de comprendre certaines formes d’infertilité chez la femme en «désactivant» des gènes particuliers.»

Des recherches très théoriques

«C’est le premier pas d’un parcours que les scientifiques ont soigneusement tracé vers la légalisation de bébés (génétiquement modifiés)», assurait le mois dernier David King, un opposant à la manipulation des gènes du groupe Human Genetic Alert, tandis que l’Autorité britannique pour la fertilité se réunissait pour décider de l’octroi de cet accord.»

Mais «à terme», Le Figaro se veut rassurant: «Il n’est pas question de manipuler génétiquement des embryons pour faciliter leur implantation, assurent les chercheurs. Ces recherches très théoriques ont pour but de mieux comprendre la biologie du développement afin d’imaginer de nouveaux traitements non génétiques contre l’infertilité et limiter le nombre de fausses couches.»

Des internautes encourageants

De ce point de vue, les internautes s’exprimant sur le site de L’Essentiel luxembourgeois sont plutôt positifs: «Enfin une timide ouverture dans ce domaine. Il faut arrêter de brider nos chercheurs et plutôt les encourager! Car dans le cas contraire, ils émigreront sous d’autres cieux plus cléments (en Chine par exemple, où là aucune limite n’est posée…).» Ou: «J’espère qu’ils découvriront des secrets des mécanismes favorisant la nidation et ainsi aussi pouvoir en même temps comprendre mieux le pourquoi des fausses couches et éventuellement trouver un remède afin de les éviter/prévenir.»

Mais aussi, et cela n’est pas étonnant: «Hallucinant… pas d’autre mot devant tant de bêtise! C’est la boîte de Pandore.»

Publicité