Revue de presse

Feu Winnie, la part d’ombre de Nelson Mandela

Bien plus radicale dans la lutte anti-apartheid que son ex-mari défunt, l’égérie controversée des townships a disparu. Et, avec elle, malgré son rang de «mère de la patrie», les souvenirs d’une sombre période en Afrique du Sud

«A une seule occasion, après sa libération en 1990, le chef de l’Etat [avait] laissé échapper son humiliation et sa douleur: «J’étais l’homme le plus solitaire du monde quand je vivais avec elle.» Voilà ce qu’on lisait, signé de l’Agence France-Presse (AFP) publiée par Le Nouveau Quotidien, le 20 mars 1996, à propos de Winnie Mandela. L’ex-épouse du premier président sud-africain noir, héroïne de la lutte contre l’apartheid, est donc décédée ce lundi à l’âge de 81 ans, suscitant une pluie d’hommages pour une «mère de la nation» au parcours cependant très controversé.

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Winnie et Nelson venaient de divorcer, «après plus de trente-sept ans de mariage chaotique», précise l’AFP. Jusqu’alors, «toujours discret sur ses mécomptes conjugaux», le chef de l’Etat avait, «une dernière fois, refusé de «laver en public le linge sale de la famille», devant la Cour suprême de Johannesburg: c’est «forcé» par l’opposition obstinée de Winnie au divorce qu’il a évoqué devant le tribunal les «infidélités» et les «extravagances» financières de son épouse.» Winnie a tous les torts, la «dernière bataille» du couple va alors «se jouer sur le terrain pécuniaire».

Six ans auparavant, cette image du couple marchant main dans la main juste après la libération du héros anti-apartheid avait fait le tour du monde. Mais les époux ne se sont jamais retrouvés. Leur animosité a perduré, même après la mort de «Madiba» en 2013. Il ne lui a rien légué. Furieuse, elle a engagé une bataille pour récupérer la maison familiale de Qunu. Mais la justice l’a récemment déboutée de ses demandes. La «mère de la nation» a toujours été une «insoumise», dit La Croix.

Correspondante de Libération à Johannesburg de 1998 à 2003, Sabine Cessou a coécrit avec Stephen Smith une biographie de référence, parue en 2007 chez Calmann-Lévy, Winnie Mandela, l’âme noire de l’Afrique du Sud. Elle a analysé pour L’Express son héritage politique, qui est d’abord celui «de l’égérie de la lutte contre l’apartheid». «Pour autant, une autre image de Winnie s’est imposée à l’extérieur, très différente de celle qui prévaut au pays. Rebelle indomptable ici; femme déchue, frappé par la disgrâce là.»

Les médias ont d’ailleurs «amplement détaillé sa dérive, que symbolise l’assassinat en janvier 1989 de Stompie Moketsi», un militant de l’African National Congress (ANC) de 14 ans soupçonné d’espionnage au profit du pouvoir blanc, «tout comme ses démêlés avec la justice. De même on se souvient du demi-acte de contrition extorqué par Mgr Desmond Tutu au temps où celui-ci présidait la fameuse Commission vérité et réconciliation

Dans un entretien accordé en septembre dernier à l’hebdomadaire Jeune Afrique, Winnie Mandela reléguait aussi le concept de «nation arc-en-ciel» au rang d’«illusion». Mais d’où vient ce dépit? Sabine Cessou répond: «Elle a toujours été une des voix les plus critiques au sein de l’ANC. D’emblée, dès 1994, elle manifeste son désaccord avec la stratégie de la négociation choisie par son époux. Winnie a toujours pensé que la lutte armée pouvait déboucher sur une victoire militaire claire et nette. Elle croyait au primat du rapport de force sur le dialogue.»

Dans le détail, «nommée vice-ministre de la Culture après les premières élections multiraciales de 1994, Winnie est renvoyée pour insubordination par le gouvernement de son époux, un an plus tard, rappelle Franceinfo.fr. Mise au ban de la direction de l’ANC, condamnée une nouvelle fois en 2003 pour fraude, Winnie fait tout de même son retour en politique quatre ans plus tard en intégrant le Comité exécutif du parti, l’instance dirigeante de l’ANC.» On sait aujourd’hui qu’elle n’est pour rien dans la récente éviction du président Zuma, maintenant que les Sud-Africains veulent croire à un avenir meilleur, plus propre que ces récentes années perdues pour un pays qui aimerait enfin renouer avec l’héritage de Nelson Mandela.

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Dans son rôle qu’elle endossait comme un devoir historique, rien n’arrêtait «cette femme qui, au nez et à la barbe de ses geôliers, recrute des soldats et les fait entrer dans le pays. La jeune mère de famille élabore une stratégie de combats violents et armés», confirme France Inter. «Elle trouve toujours le moyen de contourner les autorités. […] En 1986, la déclaration de l’état d’urgence fait progresser un peu plus la violence dans le pays. Les Noirs manifestent, les policiers répriment dans le sang. Mais il est trop tard pour les militants de l’apartheid, l’ANC est sur le point de l’emporter. Winnie Mandela est de retour et prend sans le dire la tête de l’ANC.»

Pretoria ne sait alors «pas comment réagir face à son opposition permanente. L’ANC en exil lui fait parvenir du matériel, armes et munitions, et elle veille à sa distribution. Toujours sous surveillance, Winnie a appris à déjouer le contrôle de la police. Dans l’avion qui l’emmène voir son mari au Cap, Winnie voyage par hasard avec le ministre de la Justice. C’est sans doute ce jour-là que se décide réellement la libération de Nelson Mandela.» Mais elle, elle sait déjà qu’elle ne sera plus «la douce et passive épouse qu’elle semble être lorsqu’elle tient la main de son mari qui sort de prison». Et «Madiba» va désormais «découvrir la réalité politique de son pays sans le filtre de son épouse, qui faisait le lien entre lui et le monde extérieur».

Le 27 avril 1994, lorsqu’il est élu président de l’Afrique du Sud, il ne la remercie pas, la «guerrière»; «ni elle, ni son travail ne sont salués». Bref, «Winnie n’existe plus». Dans la presse, c’est la chasse aux sorcières contre l’aile gauche de l’ANC. L’image de l’épouse est ternie par des révélations sur ses infidélités.» C’est à la suite de cela qu’intervient le divorce. Définitif, parce qu’elle «affirme ensuite clairement son opposition politique aux décisions de son ex-mari et des autres dirigeants de l’ANC.»

Elle s’entoure d’un groupe de jeunes hommes formant sa garde rapprochée, le Mandela United Football Club (MUFC), aux méthodes particulièrement brutales. Femme de contradictions, «elle semble mener grand train mais prend régulièrement la défense des plus pauvres». Il va falloir «politiquement maîtriser cette femme que l’ANC juge incontrôlable. Son énergie et sa pugnacité, qui ont servi les dirigeants de l’ANC, sont désormais un problème.» Mais «jusqu’à la fin de sa vie, Winnie Mandela tiendra tête à ce parti dont elle estime qu’il a trahi la cause pour laquelle, tout au long de sa vie, elle s’est battue». Comme le dit Sabine Cessou, «elle a pris des coups, elle en a rendu aussi».

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