Éditorial

Fiction politique, le défi de la RTS

EDITORIAL. La chaîne romande tourne une fiction qui se déroule au Palais fédéral. Dans les séries, le champ politique a longtemps été miné, jusqu’au déverrouillage des esprits opéré par «Borgen»

Une femme de ménage du Palais fédéral «impliquée malgré elle dans un trafic d’armes» et «subissant la double pression d’un groupe mafieux et d’un agent des services secrets»: sur le papier, Helvetica, la série que tourne la RTS ces jours, a de quoi faire craindre le pire. La chaîne publique s’est parfois montrée si obsédée par la nécessité de rassembler qu’elle en a gâché des fictions.

A propos du tournage ces jours: La RTS croit tenir son «Borgen» suisse

On lui laisse évidemment le bénéfice du doute, d’autant que deux des trois auteurs (Romain Graf et Léo Maillard, avec Thomas Eggel) ont écrit l’originale Station horizon, visible sur Netflix. En sus, le projet est porté, avec un coproducteur belge, par Rita Productions, qui couva Ma vie de Courgette mais aussi Heidi, une relecture inspirée.

La politique, ce champ miné

Reste qu’en se lançant dans la fiction politique, la RTS joue gros. Le domaine est radioactif. Si promptes à conter des mutations sociales, à plonger dans la noirceur des âmes et des villes, à exposer les plis crapuleux des familles ou des puissants, les séries sont venues à la politique sur le tard. Les Anglais ont commencé sur leur ton, caustique, dans les années 1980 avec Yes Minister puis House of Cards en 1990. Les Américains ont fait montre d’une prudence historique: il a fallu The West Wing (A la Maison-Blanche), de 1999 à 2006, pour faire de l’exercice du pouvoir une désirable matière fictionnelle. Venu du théâtre, le créateur, Aaron Sorkin, y est parvenu en agissant sur le nerf de la guerre politique, la parole, donnée, volée, imposée, débitée, cachée…

Notre interview d’Aaron Sorkin en janvier 2018: Aaron Sorkin, homme de paroles

Le miracle «Borgen»

Puis, il y a huit ans, a eu lieu le miracle Borgen. Inspiré par Aaron Sorkin, Adam Price a fait une offrande danoise au monde; rendre passionnantes les affres assez banales d’une femme dans le système politique plutôt soporifique d’une nation de 5,8 millions d’habitants. Le pays le plus heureux du monde a prouvé qu’il était possible de dramatiser la politique sans afféterie ni surenchère, simplement par la justesse des caractères et du trait.

Notre reportage à Copenhague en 2015: Dans le creuset des séries danoises

A son tour, Borgen a déverrouillé les esprits, en particulier des responsables de télévision. C’est elle qui a convaincu Canal + que Baron noir était un pari jouable. C’est elle qui se trouve sans cesse citée au titre de l’exemple de création locale et exportable.

Lire le témoignage d’un des deux créateurs de «Baron noir».

Après «Quartier des banques»

La démarche de la RTS et des initiateurs d’Helvetica s’inscrit dans ce contexte. Le défi est de construire une histoire judicieuse et crédible. Il s’agira de la deuxième audace du diffuseur dans la fiction. La première, il y a dix ans, a été le remaniement du modèle de production, en suscitant des initiatives indépendantes. Le deuxième palier consiste à investir des sujets et des univers délicats. Un pas, prometteur, a été fait dans le grisâtre secteur financier avec Quartier des banques. La politique, ce sera plus difficile encore. Réponse à la rentrée 2019. Quartier des banques a été vendue au Danemark. C’est peut-être de bon augure.

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