L’an dernier, un jeune metteur en scène ramenait Le mariage de Figaro sur les planches de la Comédie de Genève parce que, déclarait-il, la pièce «entre en écho avec le climat collectif pré-insurrectionnel que nous connaissons aujourd’hui en Occident»… Et soudain je m’en souviens, devant l’irruption des «gilets jaunes» (GJ) aux carrefours et sur nos écrans.

A sa création en 1784 (après quatre ans d’attente et six passages devant la censure, qui tente d’interdire la pièce), c’est le plus grand succès théâtral du XVIIIe siècle; cinq ans plus tard éclate la Révolution – que Le mariage annonce, à défaut de l’avoir voulue.

Pourquoi ce triomphe? D’abord parce que Beaumarchais parle vrai. Ce n’est pas l’ancien monde qu’il invite sur la scène, en dénonçant un Ancien Régime sclérosé par l’abus des privilèges et affaibli par la crise économique, mais qui ne se sait pas encore condamné – c’est le monde réel de son temps, celui du haut et celui du bas, que refusent de prendre en compte le roi, la noblesse et le clergé, sans entendre la souffrance et le ras-le-bol du peuple ni voir que le fossé entre eux s’est creusé irrémédiablement. Ensuite parce que l’auteur a tiré de sa propre expérience de self-made-man, d’homme d’action et de transfuge de classe (il est fils d’horloger) un personnage à la fois très humain: plein d’énergie, d’insolence, de sentiments et de contradictions, donc sympathique, parce qu’il ressemble aux gens ordinaires – et typé (comme chez Molière).

Immense énergie inconnue

A Figaro, et à Suzanne (sa promise, et son alliée contre les abus du comte qui les emploie), à ces valets revendiquant le premier rôle, pour la première fois dans l’histoire du théâtre, et qui vont conduire l’intrigue de bout en bout pour finalement gagner contre le comte, chaque spectateur pouvait s’identifier en direct et en retirer prise de conscience et aspiration au changement… ou s’inquiéter, à l’opposé, de cette «niaque» prérévolutionnaire. C’est ce qui rend – ou rendait – le théâtre supérieur en efficacité et en impact à tous les discours et tous les livres: deux ou trois heures suffisaient pour que chacun, aristocrate, bourgeois, ou petit artisan, homme ou femme, après avoir assisté ensemble au même spectacle et cela, en un même moment de l’Histoire, ressorte muni du même condensé d’expérience symbolique… qui ici forme un véritable explosif.

Tous pensent comme Figaro: «il y a de l’abus […], c’est trop»!

– Et alors, quels liens avec les «gilets jaunes» de 2019? J’en vois beaucoup. (Avec une différence essentielle.) La revendication majeure des GJ, c’est le respect. Ce qu’ils veulent avant tout, c’est devenir enfin les acteurs de leur vie au lieu de la subir. C’est qu’on cesse de les traiter – tout comme les femmes – en enfants. Les GJ drainent parmi eux ces «sans-voix» décrits par Edouard Louis dans Qui a tué mon père: plutôt que de se résigner à la honte, à l’impuissance, et de souffrir chacun dans son coin, soudain, ils prennent la parole. Ils se sentaient seuls et vides; ils créent du lien. Certains n’avaient jamais lu un livre, ni débattu d’idées: ils se mettent à lire et à échanger sur tout. Une colère, mais aussi une immense énergie imprévue, venue du «bas» (de ce qu’on appelait, en haut, la «majorité silencieuse»), venue des corps arrachés à l’immobilité, surgit face à un système politique épuisé et à l’excès des disparités.

Achever la Révolution française

Tous pensent comme Figaro: «il y a de l’abus […], c’est trop»! («Dégage!» en est la formulation contemporaine. Qui suppose la même formidable aspiration à naître – mais aussi le même désir archaïque de tuer le père et la même violence potentielle qu’en 1789… qui ne conduit jamais qu’au pire.) Toutes pensent, comme Suzanne et les autres femmes de la pièce: «quand l’intérêt personnel ne nous arme point les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre sexe» contre ce qui l’opprime, et à nous organiser. Quelques-uns peut-être pensent, comme Beaumarchais: «L’esprit seul peut tout changer.»

En réclamant une démocratie participative à la place de l’ancien régime républicain, ce que les GJ veulent au fond, sans toujours le savoir, c’est achever la Révolution française. Et comme en 1789 (ou en Mai 68), ce «théâtre» dont la France a le génie est peut-être en passe d’agir sur l’Histoire.

– Mais la différence? La voici. Désormais, nous savons que nous allons dans le mur tous ensemble et sur toute la planète si des solutions (écologiques, économiques et de gouvernance) ne sont pas très vite trouvées mondialement. La vraie révolution, ce n’est donc plus ni en France ni nulle part qu’elle peut avoir lieu singulièrement; car tout se tient. Attendrons-nous l’effondrement climatique ou une troisième guerre mondiale pour re-penser collectivement nos conditions d’existence au sein d’un monde devenu un?

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