Sur ma bibliothèque, trois peintures en format carte postale me ravissent chaque jour. Prosperpine de Dante Gabriel Rossetti, huile préraphaélite de 1874 qui montre la fille de Cérès en impératrice de l’Hadès. Le drapé soyeux de son manteau bleu, le cranté minutieux de sa chevelure foncée, ses mains, si fines, qui, dans une position étrange, tiennent la grenade la liant à l’enfer, et, surtout, son visage, de trois quart, un peu penché et délicatement dessiné, avec ses lèvres vermeilles qui rappellent le fruit fatal: tout, dans cette toile, m’émeut. A ses côtés, autre style, autre époque. Im Zitronengarten, d’Emil Nolde, le maître allemand de l’aquarelle. Une œuvre de 1933, année dramatique, qui représente un couple tendrement enlacé sous un citronnier. Elle, cheveux orange, peau bleue, yeux mi-clos. Lui, peau olive, cheveu brun, yeux à la Emil Nolde, c’est-à-dire très grands, mouillés, dévorant la face. Là aussi, les visages sont penchés. Et là aussi, le rouge des roses situées derrière les amoureux rappelle l’écarlate des lèvres de l’amante. Douceur et étrangeté. Troisième ravissement? Le garçon mordu par un lézard, de Caravage. Dans un style réaliste, cette huile saisit la surprise et la douleur d’un garçon chevelu, joufflu dont le majeur droit est pincé par un lézard tellement sournois que sa robe sombre se confond avec le drapé qui sert de tunique au bambin. Terreur des ténèbres.

C’est là que je réalise que mes tableaux préférés ne sont pas des compositions abstraites – pourtant j’adore les constructivistes russes –, mais des visages. Sans doute pour les histoires qu’ils racontent. C’est leur part humaine, théâtrale qui me séduit. Il pourrait y avoir encore un portrait de Lucian Freud, mais déjà, je voyage large avec ces personnages fixés pour l’éternité.

Cette pérennité doit laisser songeurs, ces jours, les candidats aux élections fédérales. Plus que jamais, les affiches des politiciens en lice sont déchirées, taguées ou incendiées. C’est vrai sur le Pont Bessières à Lausanne, c’est vrai partout en Suisse, rapporte l’ATS. Tous les partis sont touchés et déplorent ces actes considérés comme «un aveu de faiblesse». «Des visages, des figures. Dévisagent, défigurent», chantait le dramatique Bertrand Cantat dans le dernier album de Noir désir. Les yeux posés sur mes portraits préférés, je me dis que peut-être les affiches des politiciens seraient moins vandalisées si elles étaient moins plates. Parfois, les partis devraient oser l’éternité.

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