Je n’ai jamais avorté. Si je l’avais fait, je le dirais ici. Avec, sans doute, de la tristesse, car ce n’est pas un acte anodin, mais je le dirais. Parce qu'avec l'élection de l'Emperruqué à la tête des Etats-Unis, ce droit légitime, comme beaucoup d’autres, est mis en danger. A la mi-octobre, lors du dernier débat contre Hillary Clinton, Donald Trump s’est engagé à nommer des juges conservateurs à la Cour suprême et, donc, à abolir le droit national à l’avortement. L’idée? Laisser chaque Etat du pays décider de sa propre législation tout en proclamant haut et fort qu’une femme qui choisirait de mettre fin à sa grossesse devait être punie. Soupir. Gros soupir. Trump n’a sans doute jamais lu «L’Evénement», d’Annie Ernaux.

Dans ce récit bouleversant, publié tardivement, en 2000, l’écrivaine française raconte comment, en 1963, alors qu’elle était étudiante, elle avorté dans la plus grande détresse, parce qu’à l’époque, en France, l’acte était condamné. Grâce au metteur en scène Alexandre Doublet et à la comédienne Anne Sée, on a pu entendre ce texte, la semaine dernière, à l’Arsenic, et revivre, dans le détail, ce que signifie avorter dans l’illégalité.

Toutes les étapes sont décrites. Le rendez-vous chez la faiseuse d’anges qui pose une sonde sans ménagement, ni explications. Les contractions pendant la soirée, l’expulsion à la diable dans les toilettes de la Cité universitaire, le fœtus qui pend en dehors de la jeune femme et dont elle ne sait pas quoi faire. «Il fallait que je marche avec jusqu’à ma chambre. Je l’ai pris dans une main – c’était d’une étrange lourdeur – et je me suis avancée dans le couloir en le serrant entre mes cuisses. J’étais une bête.» Elle appelle sa proche amie de l’étage, toutes deux regardent le fœtus, stupéfaites face à ce «corps minuscule, avec une grosse tête.» L’amie coupe le cordon, le fœtus est glissé dans un sac à biscottes et jeté dans la cuvette des WC. «Au Japon, on appelle les embryons avortés mizuko, les enfants de l’eau.» Mais ce n’est pas fini. L’hémorragie qui suit et la dureté des médecins qui sauvent la jeune femme en survie rajoutent encore à l’horreur au récit. Jamais, plus jamais ça, a-t-on envie de crier. D’ailleurs, à Lausanne, le soir de la première, deux jeunes hommes se sont trouvés mal et ont dû quitter la salle…

J’aimerais que le premier présent fait à Trump président soit ce récit. On peut toujours rêver: lire, dit-on, développe l’empathie.

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