Lunch en l’île. Lundi dernier, sur l’île Rousseau, je me suis régalée en regardant quatre adolescents pique-niquer. Ils avaient acheté un casse-croûte commun et partageaient pain et fromage comme des ouvriers de chantier. Le soleil était revenu après un dimanche archichagrin, les quatre garçons se chambraient gaiement et les eaux du Léman clapotaient avec entrain. Tout était parfait, et je me disais que le philosophe genevois qui a donné son nom à ce spot de choix devait adorer cette pause bon enfant. N’est-ce pas Rousseau qui, dans «L’Emile», son essai sur l’éducation, fait des soins du corps et de l’âme une priorité pour bien étudier? Blagues accortes, croques à pleines dents et rires francs: ces quatre ados-là, c’est sûr, passaient un excellent moment.

La femme est à nouveau chosifiée

Mon cœur a plus jubilé encore quand une jeune fille les a rejoints. Pourquoi? Parce qu’on lit beaucoup – et des amis éducateurs ou enseignants le confirment – que le clivage filles/garçons revient en force parmi la jeune génération. Chacun sa meute, chacun son clan. Les mecs sont plus mecs que jamais. Les filles, plus midinettes et assujetties qu’avant. Ce n’est pas qu’une affaire de maquillage, de poses sexy ou de tenues mini-mini. C’est plus profond: une histoire de place et de parole que les adolescentes peuvent prendre ou non. Cette manière de chosifier de nouveau la femme est rageante et je comprends les chiennes de garde qui grondent chaque fois que l’une d’entre nous est réduite au rang d’objet.

Tragique rentrée

Sur l’île Rousseau, lundi midi, la collégienne est arrivée au dessert. Et le moment était réjouissant parce que c’était un non-événement. Elle n’était ni la petite copine de l’un, ni la starlette de service. Elle était juste le cinquième élément d’un groupe d’adolescents. J’insiste et apprécie, car je ne me suis toujours pas remise des coups de couteau qu’un lycéen français a administrés à l’une de ses camarades près de Villefranche-sur-Saône, il y a dix jours. Il a 15 ans, elle en avait 15 aussi – elle est décédée vendredi dernier – et la seule explication que l’ado a donnée, c’est qu’il «avait eu l’idée pendant l’été de poignarder sa camarade dont il se sentait très proche». Ah bon, la proximité engendre l’envie de tuer? Bien sûr, on peut supposer que l’assassin n’ait pas toute sa raison. Mais on peut aussi imaginer que, dans notre société à nouveau très sexuée, il est plus facile de tuer une fille-objet qu’un être humain, libre et entier.

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