Analyse

Pourquoi les filles n'osent pas encore tous les métiers

Ce jeudi a été la journée des métiers «Futurs en tous genres». Pourtant, en 2015, les normes du genre régissent toujours les aspirations des jeunes face à leur avenir professionnel, explique Lavinia Gianettoni, maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne

Les jeunes sortant de l’école obligatoire suivent toujours des parcours de formation professionnelle très différenciés selon leur sexe. Malgré les incitations politiques à une diversification des orientations professionnelles, comme lors de la journée «Futur en tous genres», les filles continuent à s’orienter préférentiellement vers des métiers «féminins» – les métiers du soin, par exemple, moins prestigieux et moins rémunérés – et les garçons vers des métiers «masculins» – les métiers de l’ingénierie, notamment. L’enquête «Aspirations et orientations professionnelles des filles et garçons en fin de scolarité obligatoire: quels déterminants pour plus d’égalité?» financée par le FNS a cherché à comprendre les mécanismes cachés de l’orientation professionnelle. Elle a été menée dans cinq cantons suisses en 2011 auprès de plus de 3000 jeunes des deux sexes, âgés entre 13 et 15 ans.*

Les filles rentrent dans le rang

Les résultats permettent d’illustrer l’ampleur actuelle de la sexuation des aspirations professionnelles des jeunes en fin de scolarité obligatoire. Les garçons aspirent toujours en premier lieu à des professions masculines (informaticien, architecte, etc.) ou mixtes (médecin, cuisinier, etc.), alors que les filles sont attirées par des métiers féminins (infirmière, coiffeuse, etc.), mixtes (médecin, vétérinaire, etc.), mais aussi masculins (par exemple avocate).

Vingt pourcents des filles et seulement 6,5% des garçons souhaitent, dans leur vie adulte, exercer une profession atypique du point de vue du genre, c’est-à-dire une profession exercée majoritairement (à plus de 70%) par des personnes de l’autre sexe. Des analyses complémentaires de données portant sur les trajectoires de formation et l’entrée dans la vie professionnelle des jeunes Suisses montrent toutefois que les aspirations atypiques des filles ne se concrétisent que très rarement, la majorité de ces dernières finissant par exercer un métier féminisé quelques années plus tard.

Ces résultats de recherche suggèrent que les métiers masculins socialement plus valorisés attirent les filles, mais les barrières qui les empêchent de concrétiser leurs ambitions sont encore trop nombreuses. Concernant les garçons, ceux-ci s’orientent plus volontiers vers des professions conformes aux normes de genre, qui leur confèrent par ailleurs une position privilégiée sur le marché du travail. Cette réalité est problématique, dans la mesure où elle participe au maintien des inégalités entre les sexes sur le marché du travail.

Ça commence à la maison

Nous avons essayé de comprendre les mécanismes responsables de la persistance de cette division sexuelle des orientations professionnelles. Tout d’abord, il est apparu que les jeunes qui ont grandi au sein d’une famille dans laquelle des rôles sexués clairement différenciés sont valorisés – par exemple l’idée que les femmes devraient s’occuper en priorité de la sphère familiale et domestique – intériorisent plus les stéréotypes de sexe; ils tendent ensuite à s’orienter professionnellement de manière plus conforme aux normes de genre que les autres. Les représentations des rôles sexués sont donc intériorisées dans le cadre familial déjà, et guident ensuite les orientations professionnelles.

Nous avons également pu montrer que la majorité des filles anticipe un avenir dans lequel elles devront concilier travail et famille. Elles souhaitent ainsi majoritairement travailler à temps partiel pour s’occuper de la famille, au lieu de travailler à temps plein. Les garçons, en revanche, sont surreprésentés parmi les jeunes souhaitant travailler à temps plein à la vie adulte.

Ces résultats suggèrent que pour favoriser des aspirations professionnelles moins contraintes par le système de genre, il est nécessaire d’intervenir sur plusieurs plans. D’un côté, il s’agit d’œuvrer pour diminuer les inégalités entre les sexes sur le marché du travail afin de permettre tout autant aux filles qu’aux garçons de se projeter dans une carrière professionnelle réussie. De l’autre côté, il importe d’intervenir le plus tôt possible dans la socialisation des enfants pour qu’ils puissent imaginer un avenir qui ne soit pas une simple reproduction d’une société dans laquelle les hommes investissent prioritairement la sphère publique et les femmes la sphère privée.

* «Aspirations professionnelles des jeunes en Suisse: rôles sexués et conciliation travail/famille», Social Change in Switzerland N° 3, novembre 2015, Lausanne. www.socialchangeswitzerland.ch

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