Un procès qui «est loin d’avoir répondu aux standards judiciaires qu’on aurait pu attendre d’une procédure aussi symbolique»: voilà le verdict de la Tribune de Genève après qu’un tribunal siégeant à Tripoli eut condamné à mort ce mardi Saïf al-Islam Kadhafi, le fils du leader libyen déchu, ainsi que huit proches de l’ancien dictateur.

Un procès «arbitraire», lit-on aussi sur le site de France Télévisions, qui a été largement éclipsé par les violences et les divisions politiques à l’œuvre dans ce pays. Lequel peine énormément – on le sait – depuis plus de quatre ans, à mettre en place une transition post-kadhafienne. D’ailleurs, l’ONU et plusieurs organisations de défense des droits de l’homme ont déploré ces condamnations, dénonçant le fait qu’elles étaient inéquitables.

Ambiance anarchique

Le même article a paru dans 24 heures – largement cité par Courrier international – qui explique bien le chaos dans lequel la procédure s’est déroulée: «Les accusés eux-mêmes ont souffert de l’ambiance anarchique qui règne à Tripoli et ailleurs. Saïf al-Islam, le fils préféré, n’a assisté qu’à une poignée d’audiences par connexion satellite. Détenu par une brigade à Zintan, ville située à 160 kilomètres au sud-ouest de la capitale, l’héritier désigné du dictateur est un trésor de guerre pour la milice qui l’a capturé en novembre 2011. Il n’a en effet jamais été remis aux autorités libyennes – et encore moins à la Cour pénale internationale de La Haye.»

La situation est donc kafkaïenne, car le tribunal qui a tranché «se trouve à Tripoli, la capitale contrôlée par Fajr Libya (Aube de la Libye), une coalition de milices à dominante islamiste qui soutient le parlement sortant et conteste l’autorité» de celui qui a été élu en juin et qui siège à Tobrouk, dans l’est du pays. Le gouvernement issu de cette assemblée est reconnu par la communauté internationale, et il conteste fermement la validité du procès. Selon le ministre de la Justice, Al-Mabrouk Ghraira Omran, il est même «illégal et les juges ont agi sous la contrainte», selon Libya Herald. Un des avocats des condamnés, un Tunisien, a aussi «dénoncé les conditions de détention» des prévenus et clamé que «son client a été plus d’une fois soumis à la torture».

Intimidant, mais inutile

La rue où se situe le tribunal «était protégée par des voitures blindées, explique Libération. Des policiers antiémeutes avec casques et boucliers étaient présents pour dissuader tout débordement. Un dispositif intimidant qui s’est révélé inutile. Comme toutes les audiences précédentes, hormis la première, celle-ci s’est déroulée dans l’indifférence.» Oui, «Kadhafi, c’est fini depuis plus de quatre ans, explique Ahmed, un client d’un grand café en centre-ville. On a d’autres problèmes: il n’y a plus d’argent, on se bat partout et il y a l’Etat islamique, aussi. […] Ils sont coupables, c’est sûr. Le verdict n’est pas une surprise.»

Quant à Saïf al-Islam, 43 ans, il «est le deuxième fils de Mouammar Kadhafi et a souvent été présenté comme son successeur potentiel», précise Le Figaro: «Au cœur du pouvoir, [il] n’avait pourtant qu’un rôle de faire-valoir humanitaire […]. Son père lui donnait l’illusion du pouvoir, mais redoutait ses ambitions réformistes. Habitué à vivre à Londres et bien implanté en Occident, [il] défendait l’idée de la transition politique.» Euronews résume: «Le réformateur et le guerrier». «Il disait qu’il admirait la démocratie suisse», souriait mardi soir l’ex-conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey dans le 19h30 de la RTS.

En fuite vers le Niger

Au moment de la révolution en 2011, il a pris les armes et appelé à la lutte. Il rêvait alors toujours «de succéder à son père», en se dotant «d’une légitimité militaire pour y parvenir» et proposer un «changement politique»: «La Libye d’après ne ressemblera pas à celle que vous avez connue. Et j’y jouerai un rôle important», disait-il alors. «Ce virage a fait de lui l’homme le plus recherché du clan Kadhafi. En fuite depuis la mort de son père, Saïf al-Islam est arrêté par des miliciens en novembre 2011 alors qu’il tentait de rejoindre le Niger voisin.»

A Russia Today, le directeur éditorial du site Madaniya confirme que la condamnation à mort, par contumace, «constitue un défi, tant à la justice internationale qu’aux prétendus libérateurs de la Libye, non pas tant que le fils le plus en vue du défunt dictateur libyen soit une blanche colombe injustement capturée et condamnée, mais parce que celui qui était présenté comme le successeur potentiel du «Guide de la Jamahiryah», captif d’un clan, et non du pouvoir central, a fait l’objet d’une justice clanique quand bien même il faisait l’objet d’un mandat international.»

Aujourd’hui, on appelle cela une parodie de justice.

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